Mais où sont passés les champions de la convivialité?

Les énergies fossiles à bas prix ont fait ce que nous sommes devenus.
A savoir, riches, puissants – regardez-nous! Nous savons faire fondre la calotte glaciaire! Faire monter le niveau des océans!
Mais les énergies fossiles à bas prix ont également fait de nous le premier peuple au monde à pouvoir se passer de ses voisins.
Réfléchissez au nombre de fois où, au cours d'une journée ordinaire, vous demandez aux personnes qui habitent à côté de chez vous de vous rendre un service. A la rigueur, pour faire du covoiturage pour emmener vos enfants à l'école ou au foot.
Si vous habitez dans une zone rurale, il y a peut-être une caserne de pompiers bénévoles qui permet à tous d'avoir une assurance abordable.
Mais tout ce qui concerne l'alimentation, le fuel, la maison, les vêtements et les loisirs arrive très probablement de loin et anonymement. Une météorite pourrait atterrir dans votre impasse demain et éliminer vos voisins que votre quotidien n'en serait nullement affecté.
Or la réalité était toute autre depuis pratiquement la nuit des temps. Il y a deux cents ans, si un Américain voulait avoir un steak dans son assiette, il lui fallait, par exemple, convaincre ses voisins de l'aider à construire une grange pour y entreposer du foin qui servirait à nourrir ses vaches tout l'hiver.
Et puis de l'aider à récolter son blé. Sans doute seraient-ils, également, tous venus le battre- il n'y avait pas de machines superflues. Un des voisins aurait abattu la vache et un autre aurait fait cuire le pain si toutes ces tâches ne pouvaient être effectuées à la ferme familiale.

Il en allait de même pour ce qu'on considérait être les tâches féminines. Laurel Thatcher Ulrich, dans un article remarquable paru dans Feminist Studies, démontre que l'idée que nous nous faisons de l'autosuffisance des familles d'agriculteurs est absurde.
Le travail ne consistait pas seulement à cueillir des baies ou à laver le linge; à écosser les légumes ou à confectionner des édredons.
Prenons l'exemple de la laine. Il y avait 11 différentes tâches à accomplir, depuis la garde des moutons jusqu'à la préparation finale de la laine, et, comme le fait remarquer Ulrich: "Seule une famille exceptionnelle aurait été à même de maîtriser tous les savoir-faire et de disposer des instruments et de la main d'œuvre appropriés pour pouvoir réaliser toutes ces étapes à domicile"…
Ce qui était vrai pour la laine l'était également pour le lin, dit elle. ( …).

Certains de ces services pouvaient parfois être rémunérés, mais, pour la plupart, ils faisaient partie d'échanges de bons procédés, et beaucoup d'entre eux n'étaient tout simplement pas comptabilisés, car tout le monde avait inévitablement besoin d'un coup de main.

Douglas Harper, dans "Changer d'emploi", un récit poignant sur les exploitations laitières au nord de l'état de NY, a interrogé des fermiers assez vieux pour avoir connu l'époque où "Nous partions donner un coup de main. Les gens n'étaient pas si occupés en ce temps-là. Ou alors, ils prenaient le temps". (…).
Si vous voulez encore voir comment ce système fonctionnait, allez visiter une ferme amish.
Et si nous en sommes là, c'est parce que, avec l'avènement des énergies fossiles bon marché, ainsi que la prospérité et la mondialisation - et la spécialisation qu'elle a permise, tout a changé pour ceux qui ont suivi le mouvement (c'est-à-dire pour tout le monde sauf les Amish).
On pourrait faire le même constat pour pratiquement tous les métiers, de boulanger à banquier, mais restons-en à l'agriculture.
Quand il n'y avait que le cheval vapeur et le potentiel humain, il fallait de l'aide.
Quand il y a eu des machines puissantes, on n'en a plus eu besoin tout simplement. Avec une moissonneuse-batteuse on pouvait tout faire soi-même.
Et toutes ces machines ont permis aux exploitations agricoles de constamment s'agrandir, ce qui a eu pour résultat logique de mettre une distance bien plus grande entre les petites exploitations familiales restantes.

On pourrait considérer que c'est simplement l'évolution du monde.
Sauf sur deux points.
L'un, c'est, bien sûr, que l'époque des énergies fossiles bon marché touche peut-être actuellement à sa fin, soit parce que les réserves s'épuisent, soit parce que nous prenons au sérieux le réchauffement de la planète et que nous réduisons sérieusement notre consommation.
Dans un cas comme dans l'autre, le système de production industrielle invisible et à grande échelle dont nous avons fini par dépendre pour nous nourrir, nous vêtir et dynamiser nos existences commence peut–être à s'écrouler.
Et l'autre problème, c'est que c'est peut–être nous qui allons nous écrouler. Nous ne sommes pas faits pour vivre si loin de nos semblables (nous descendons du singe qui passe la majeure partie de la journée à faire la toilette d'un autre, d'abord dans le but pratique de l'épouiller, et surtout parce que cela leur permet de créer les liens profonds qui donnent à leur vie du sens et de la sécurité).

La vie économique de l'Homo Sapiens a toujours été fondée sur ce genre de relations - jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à notre génération.
Les études montrent que, quand on vit dans des quartiers où les garages sont remplis de voitures, on a deux fois moins d'amis intimes.
Nous invitons nos amis, notre famille ou nos voisins deux fois moins qu'avant. (…).
Nous n'avons plus besoin des autres, et c'est ce que nous avons accompli de plus lamentable (plus lamentable encore que le changement climatique, qui, lui, au moins, est anonyme et impersonnel).
Une fois que nous sommes engagés dans cette voie, il est difficile de faire marche arrière; être "voisin" c'est une qualité comme toutes les autres, et c'est un talent qui a disparu au fur et à mesure que nous devenions hyper individualistes.
Par exemple, si vous avez besoin du traditionnel bol de sucre, allez-vous sonner chez votre voisin ou montez-vous dans la voiture pour aller en chercher à la superette?
Une étude montre que ¾ des Américains n'ont pratiquement pas de relations amicales avec leurs voisins directs. (…).
La grande question de ce siècle pourrait bien être avec quelle rapidité sommes-nous capables de réapprendre à cultiver des relations de bon voisinage.

Prenez l'agriculture à nouveau. Le mouvement en faveur des productions locales favorise la demande de créations de petites exploitations agricoles.
Si cette tendance se poursuit, on pourrait bien revenir au temps où il y avait plus d'agriculteurs que de détenus en Amérique (ce qui sera une bonne chose si on envisage de réduire la quantité de pétrole nécessaire pour produire nos denrées alimentaires).
Mais si cela doit arriver, il ne faudra pas seulement des marchés paysans – il faudra des zones rurales, avec des petits producteurs locaux en nombre suffisant et qui mettront leurs connaissances en commun.
Spencer Blackwell, un des meilleurs jeunes agriculteurs de mon coin du Vermont a récemment obtenu un diplôme après avoir produit des céréales et des légumineuses sur des terrains appartenant à "Intervalle" à Burlington - sorte d'incubateur pour jeunes agriculteurs qui possède une douzaine d'exploitations leur permettant de se faire la main sur toute une année.
"Peut-être était-ce un peu comme dans les années 1800, quand une personne sur deux cultivait la terre" dit-il.
"On a besoin d'apprendre des trucs (comme, par exemple, quelle est la meilleure période pour planter les cultures de couverture en hiver) et, là, vous avez quelqu'un à portée de main pour vous expliquer."
On peut également emprunter du matériel, ce qui est utile parce, comme le fait remarquer Blackwell, presque tous les articles dans les magasins d'outillage sont conçus pour les très grandes exploitations. Je n'ai pas l'intention de produire du brocoli sur 500 hectares, je ne veux cultiver que 2 hectares", dit-il.

Pour nous autres qui n'avons pas l'intention de nous lancer dans l'agriculture, réapprendre les rapports de convivialité, cela veut dire faire partie d'une AMAP (Association pour le maintien de l'agriculture paysanne) ou se servir au marché paysan (où les clients ont dix fois plus que dans une supérette la possibilité de faire la causette chaque fois qu'ils s'y rendent).
Cela veut dire installer des panneaux solaires sur le toit de la maison pour pouvoir offrir une bière bien fraîche aux voisins (et bien sûr, cela veut dire avoir acheté cette bière chez le brasseur local).
Cela veut dire acheter les CDs au chanteur à l'issue de ses concerts, écouter la radio publique locale au lieu de XM Satellite radio qui diffuse ses programmes d'on ne sait où.
Cela veut dire ne pas encourager la notion de réseau de transports publics de masse planifié par les pouvoirs publics, mais prendre quelquefois le bon vieil autobus qui s'arrête près de chez nous.
Cela veut dire accepter la "non-indépendance" (ce qui peut nous paraître une notion "non-américaine", mais qui est, en fait, tout le contraire).
Tocqueville, dans le plus énorme cliché de l'histoire des sciences politiques américaines, a dit que nous étions un peuple de "*joiners".
Nous nous sommes éloignés de cela, nous sommes devenus un peuple de spécialistes de virées solitaires en voiture.
Mais dans un monde qui tend partout, apparemment, à devenir plus impitoyable,avec ce drôle de climat, les prix en augmentation et les bénéfices en chute libre, un voisin, c'est ce dont nous aurons le plus besoin.

Bill McKibben is a scholar in residence at Middlebury College; many of his essays are collected in the new Bill McKibben Reader: Pieces from an Active Life''. © 2008 Orion Magazine''

Note:

  • Tocqueville a dit des Etats-Unis (dans "De la Démocratie en Amérique") que c'était une "Nation of joiners", c'est-à-dire, où dominaient l'art de l'association, de fortes pratiques de la solidarité et le souci des autres.

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Note perso:

Et la solidarité, bordel?
Alors que les Etats-Unis en sont passés par là avec la catastrophe humaine que cela implique pour tout un peuple, voilà que nous, en France, nous nous lançons dans la même expérience. Et que cela n'émeut pas grand monde.
Comment peut-on gober les boniments d'une bande de camelots même pas subtils qui, de toute évidence, ne cherchent que leurs profits en laissant quelques grosses miettes à une frange de la population, qui servira de vitrine à leur idéologie?

D'autant que cela ne date pas d'hier.

Tenez, souvenez-vous: Ronald Reagan.

Ronald Reagan, président des Etats-Unis de 1981 à 1989, dans son discours d'investiture prononcé le 20 janvier 1981 annonce la couleur en déclarant que « l'État n'est pas la solution à nos problèmes... L'État est le problème ».

Puis sitôt après, il annonce un plan de réduction fiscale.
Sous prétexte de relancer l’investissement, il réduit fortement les impôts des entreprises et des personnes physiques dont les nantis seront les seuls bénéficiaires.
Comme ces mesures ont augmenté le déficit budgétaire, il se sert de la situation qu'il a créée pour décider de "réduire les dépenses de l’État"... en taillant dans les dépenses sociales.
Ses premières victimes: les chômeurs, les handicapés et les familles dépendant de l’aide alimentaire, entre autres.
Puis, il transfère aux États de l’Union la responsabilité de l’aide sociale.
En 1980, 40% des chômeurs recevaient des indemnités ; en 1984 ils ne sont plus que 29% car, entre-temps, on a supprimé les allocations chômage à près de deux millions de personnes.
Parallèlement, Reagan décide aussi de s’en prendre au mouvement ouvrier organisé.
En août 1981, les contrôleurs aériens se mettent en grève.
Reagan la déclare illégale et donne deux jours aux grévistes pour reprendre le travail. Ils seront licenciés en masse, remplacés par l'armée le temps de renouveler les effectifs.
Dans les mines de cuivre de l’Arizona, des milliers de mineurs en grève seront licenciés également. Le gouverneur de l’Arizona, soutenu par Reagan, envoie dans les localités en grève la Garde nationale, avec des tanks et des hélicoptères.
Les directions syndicales ne réagissent alors que très mollement.
Et par la suite, dans tous les secteurs, elles se serviront de ces exemples pour déclarer, faisant écho à ce que disent Reagan et le patronat, que "la grève, ça ne marche pas", ce qui aura pour conséquence, à l'issue des négociations salariales, l'aggravation des conditions de travail et la baisse des salaires des travailleurs, qui perdront 15% de leur pouvoir d’achat entre 1973 et 1987.
Le taux de chômage augmente considérablement (15 millions de chômeurs en 1987), les sans-abri et les "working poor" se multiplient dans tout le pays.

Budget militaire.
Dès 1983, Reagan dénonce ce qu’il appelle "l’empire du Mal" (l’Union soviétique).
Ce qui va lui permettre de justifier les programmes d’armement, dont celui dit de "la guerre des étoiles".
Et c'est ainsi qu'en cinq ans, les plus grands groupes privés américains (IBM, General Motors, Honeywell, Ford, Chrysler, AT&T, etc.) recevront de l'Etat jusqu'à 500 milliards de dollars.
Evidemment, comme le déficit public s'est accru d'autant, Reagan compensera avec l'argent destiné aux dépenses sociales.
Pour ce qui est de la politique extérieure, on trouve Reagan au Proche-Orient (en Libye et au Liban, guerre Irak-Iran) et en Amérique Latine (Cuba, invasion de l"'île de Grenade ou aides aux "contras" au Nicaragua). Au Cambodge, il arme les Khmers Rouges. En Afghanistan, il arme la guérilla afghane, c à d, les talibans.

Alors, ça ne vous rappelle rien?

Epilogue:
Reagan est mort en 2004, à 93 ans. Atteint de la maladie d'Alzheimer, il a longtemps passé ses journées à ramasser les feuilles mortes de son parc, que des camions livraient en toute saison.
Et il ne se souvenait même pas qu'il avait été président des Etats-Unis.