Le vieil homme digne de Gaza
Par emcee le samedi 12 avril 2008, 22:35 - Moyen Orient - Lien permanent
Hommage de Ramzy
Baroud à son père, mort tout seul à Gaza de maladie et probablement de
désespoir.
“No Checkpoints in Heaven”
Publié le 7 avril 2008 dans Dissident
Voice

Une vie derrière un mur

Une vie de galère. Un poste de contrôle en Cisjordanie''
Il n'y a pas de checkpoints au paradis
Je me rappelle comme si c'était hier le visage de mon père – ridé, inquiet,
chaleureux – quand il m’a dit au revoir pour la dernière fois lors de mon
départ, il y a quatorze ans de cela.
Il se tenait devant la porte rouillée de la maison familiale située dans un
camp de réfugiés de Gaza vêtu d'un vieux pyjama jaune et d'une robe de chambre
tout aussi défraîchie. Alors que je traînais mon unique petite valise jusqu’au
taxi qui devait me conduire jusqu'à l'aéroport israélien qui se trouvait à une
heure de route de là, mon père n’a pas bougé. J'aurais préféré qu'il retourne
dans la maison, il faisait froid et les soldats pouvaient surgir à tout moment.
Au fur et à mesure que le taxi roulait, la silhouette de mon père a fini par
disparaître dans le lointain, de même que le cimetière, le château d'eau et le
camp. Je n'ai jamais pensé que c'était la dernière fois que je le
voyais.
Aujourd'hui, c’est cette image de mon père tel qu'il était ce jour-là qui me
revient en mémoire. Ses larmes et ses dernières paroles inquiètes: "Tu as
ton passeport? Une veste? Appelle-moi dès que tu seras arrivé. Tu es sûr que tu
as bien ton passeport? Regarde encore. "
Expulsé de son village à l'âge de dix ans, courant pieds nus derrière ses
parents, mon père était passé en un instant du statut de fils de propriétaire
agricole à celui de réfugié sans le sou logé dans une tente bleue fournie par
les Nations Unies. C'est alors qu'a commencé pour lui une vie de famine, de
souffrances, de privation de domicile, de lutte pour la liberté, d'amour, de
mariage, et de deuils.
Le fait qu'il ait été décidé que ce serait lui qui abandonnerait les études
pour aider son père à subvenir aux besoins de la famille qui vivait désormais
sous une tente a été terriblement traumatisant pour lui.
C'est sur une terre qui lui était totalement étrangère qu'il devait se rendre
pour vendre de la gomme arabique, de l'aspirine et d'autres bricoles dans les
villages voisins et les camps de réfugiés. Ses jambes témoignaient des
nombreuses morsures de chiens dont il avait souffert au cours de ces périples
quotidiens. Les cicatrices plus récentes provenaient des éclats d'obus qui
l'avaient atteint pendant la guerre.
Jeune soldat enrôlé dans l'unité palestinienne de l'armée égyptienne, il
avait passé des années à sillonner le désert du Sinaï. Quand l'armée
israélienne s'est emparée de Gaza après la défaite arabe en 1967, le commandant
de l'armée israélienne a réuni ceux qui servaient comme officiers de police
sous le gouvernement égyptien pour leur donner l'opportunité de continuer à
servir pour les autorités d'Israël.
Avec dignité et de son plein gré, mon père a choisi la misère noire plutôt que
de servir sous les drapeaux de l'occupant.
Et pour cela, évidemment, il a payé un lourd tribut.
Son fils de deux ans est mort peu de temps après.
Mon frère aîné est enterré dans le cimetière qui se trouvait tout près de la
maison de mon père dans le camp. Et on retrouvait mon père, qui n'arrivait pas
se remettre de la mort de son fils unique parce qu'il n'avait pas eu les moyens
d'acheter des médicaments ou de la nourriture, allongé à côté de la minuscule
tombe où il passait la nuit, ou en train d’y déposer des piécettes ou des
bonbons à l'intérieur et tout autour.
La réputation d'intellectuel de mon père, sa passion pour la littérature
russe, et son soutien sans relâche aux autres réfugiés lui ont créé
d'innombrables ennuis avec les autorités israéliennes, qui se vengeaient en lui
refusant un laissez-passer pour quitter le territoire de Gaza.
L’asthme chronique dont il souffrait depuis qu’il était adolescent s’était
aggravé par manque d'équipements médicaux appropriés. Néanmoins, en dépit des
quintes de toux quotidiennes et de son halètement constant, il avait réussi à
rester en vie coûte que coûte pour l’amour de sa famille.
D'une part, il refusait d’être employé comme main d’œuvre bon marché en Israël.
"La vie elle-même ne mérite pas qu’on renonce à une parcelle de sa
dignité".
D'autre part, toutes les frontières étant fermées sauf celles avec Israël, il
lui fallait quand même ramener un salaire. Il achetait des vêtements et des
chaussures bon marché, des téléviseurs d'occasion, et d'autres articles divers,
se débrouillant pour les transporter et les vendre dans le camp. Il
investissait tout ce qu’il gagnait pour que ses fils et sa fille puissent avoir
une bonne instruction, mission difficile dans un endroit comme Gaza.

Mais lors de l’Intifada de 1987, où notre camp n’était plus qu’un champ de
bataille entre lanceurs de pierres et armée israélienne, la seule survie était
devenue la nouvelle obsession de mon père. Notre maison était à la fois tout
près de la Place Rouge, appelée ainsi à cause du sang qui y avait été versé, et
du "Cimetière des Martyrs".

Comment un père peut-il effectivement protéger sa famille dans un tel
environnement? Les soldats israéliens ont envahi notre maison des centaines de
fois; et c'est toujours lui qui parvenait en fin de compte à les garder à
distance, les suppliant de ne pas faire de mal à ses enfants pendant que nous
restions blottis les uns contre les autres dans une pièce non éclairée,
attendant de savoir quel sort nous était réservé.
"Vous comprendrez quand vous aurez des enfants", a-t-il expliqué à mes
frères aînés qui protestaient parce qu'il laissait les soldats le gifler.
Notre père, ardent défenseur de la liberté, avait eu du mal à expliquer comment
l'amour pour ses enfants pouvait prévaloir sur son propre amour-propre.
Ce jour-là, il a pris de l'importance à mes yeux.
Je n’ai plus revu mon père depuis quatorze ans. Comme aucun de ses enfants
ne pouvait se rendre à Gaza, il était obligé de se débrouiller tout seul. Nous
avons essayé de l'aider le plus possible, mais à quoi sert l'argent s’il est
impossible de se procurer des médicaments? Au cours de notre dernière
conversation, il m'a dit qu'il allait sans doute mourir avant d'avoir pu voir
mes enfants; je lui ai promis de trouver une solution. Mais je n’ai pas
réussi.
Depuis le siège de Gaza, la vie de mon père était devenue un enfer. Les maux
dont il souffrait n’étaient pas suffisamment "graves" pour qu'il soit pris en
charge par les hôpitaux, qui étaient remplis par des gamins qui avaient perdu
un bras ou une jambe.
Au cours de la dernière offensive d'Israël, la plupart de l'espace dans les
hôpitaux avait été consacré aux soins chirurgicaux. Il n'y avait pas de place
pour un vieil homme comme mon père. Toutes les tentatives pour le transférer
dans les hôpitaux mieux équipés de Cisjordanie étaient restées vaines, les
autorités israéliennes lui refusant systématiquement le permis de sortie du
territoire.
"Je suis malade, mon fils, je suis malade", m'a dit mon père en
pleurant deux jours avant sa mort. Il est mort seul, le 18 mars, alors qu'il
attendait de pouvoir retrouver mes frères en Cisjordanie.
Il est mort en réfugié, mais il est mort en homme digne.
Les souffrances de mon père avaient commencé il y a soixante ans et se sont
terminées il y a quelques jours à peine. Des milliers de personnes sont venues
à son enterrement de toute la Bande de Gaza , des gens opprimés qui avaient
partagé ses épreuves, ses espoirs et ses luttes, et qui l'accompagnaient au
cimetière où il allait reposer.
Même un militant infatigable a droit à un peu de paix.
Ramzy Baroud is an author and a
journalist. His latest volume: The Second Palestinian Intifada: A Chronicle of
a People’s Struggle (Pluto Press, London).''

Ramzy Baroud
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Commentaires
Quel besoin de gifler un père de famille?
C'est à de tels détails que se révèle non un état de guerre, avec sa brutalité pressée, viols et pillage, mais un état d'oppression civile, et son besoin d'humilier.
Ce même besoin d'humilier, à une autre échelle, explique les injures constantes que le sarkozysme fait au pays : il lui faut d'autant plus insulter qu'il a pour projet d'opprimer.
Un peu de paix. Mais tellement peu de paix.
Oui, gg, quel besoin? Quel besoin de les humilier, quel besoin de violer les femmes, de tabasser des enfants, de démolir des maisons, de détruire des champs d'olivier, de les priver du minimum vital?
Nous n'avons pas encore atteint ce stade, ici, mais cela pourrait venir. Quand on voit que l'indignation se porte sur les sans papiers, sur les chômeurs et sur les Rmistes au lieu de se porter sur ceux qui les génèrent pour mieux les exploiter, on a tout à craindre.
@Thé. La paix, en effet, on ne voit pas comment cela sera un jour possible. En Palestine comme ailleurs. Il me semble au contraire que cela n'a jamais été pire.
Sans doute que ça n'a jamais été pire.
Mais le pire est advenu en Palestine.
Comment on pourrait imaginer un pire autre que celui-là ?
Quand je disais "un peu de paix", en reprenant les mots de Ramsi Baroud, je pensais pas à la paix au Proche-Orient.
Mais la paix au sens plein du terme.
Ce qui m'a le plus touchée est : "mon père n'a pas bougé."
Je peux pas te dire pourquoi.
Ou, enfin, si, je sais dire. Ils ont tous la même attitude, les vieux, quand tu les reverras plus. Ils restent, là ,les bras ballants, sans bouger, le regard rivé au loin.
Pour eux, c'est la mort qui s'annonce.
Et, toi, tu le sais. Et tu les vois, les revois, immobiles, se berçant, se balançant sur un air d'une douleur indicible.
Oui, la paix en Palestine, je suis d'accord. Cela fait tellement longtemps qu'ils l'attendent. sans espoir que cela se réalise un jour.
Un pays coupé en deux où ils ne peuvent pas aller et venir librement. C'est abominable.
Je pensais aussi à l'Irak, par exemple, où il y a des victimes quotidiennement et où la population est terrorisée.
En effet, on a sans doute tou-te-s l'image d'un père / grand père, âgé qui se tient sur le pas de la porte jusqu'à ce qu'on ait complètement disparu de leur vue.