La Colombie à Chavez: rendez-vous à la Haye

March 13, 2008

Alvaro Uribe a menacé de traîner Hugo Chavez devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) mais il ferait bien de penser à venir y assurer sa propre défense.

La semaine dernière, alors que, dans les Andes, le conflit était dans l'impasse, le président colombien Alvaro Uribe convoquait précipitamment une conférence de presse pour faire une déclaration plutôt audacieuse.
Les Colombiens, affirmait-il, détiennent la preuve que le gouvernement vénézuelien envoyait des centaines de millions de dollars aux FARC en Colombie. Cette annonce a fait l'effet d'une bombe. Les FARC sont qualifiées d'organisation terroriste, et à ce titre, si on apporte la preuve qu'un gouvernement étranger leur fournit une aide financière, il y aurait des répercussions graves.
Uribe a même été plus loin, promettant à ses concitoyens, sur la chaîne nationale, qu'il allait faire comparaître le président vénézuélien Hugo Chavez devant la Cour Internationale de Justice l'accusant non pas de violences, ni même de terrorisme, mais de … génocide. Comme au Rwanda, sauf que … non.
C'était de la grande dramaturgie, même si c'était une dramaturgie de détraqués.
Et c'est alors que quelque chose de singulier s'est produit. Les gens ont commencé à étudier les documents dont il parlait, et ils ne semblaient pas dire ce qu'il disait qu'ils disaient.
Les indices, il se trouve, provenaient d'un ordinateur portable qui avait apparemment survécu au bombardement qui avait tué 22 rebelles un certain nombre de jours auparavant.
Des journalistes d'investigation comme Greg Palast avaient traduit ces documents et les avaient publiés, réfutant les interprétations des Colombiens sur leur contenu.
Même le gouvernement américain (l'allié n°1 de la Colombie, et parfois le seul dans la région) exprimait son "profond scepticisme" concernant au moins un des points du chef d'accusation, à savoir l'idée que les FARC cherchaient à mettre au point une bombe radiologique*.
A la fin de la semaine, Uribe avait reculé sur ses déclarations sur le Venezuela et sur la convocation au tribunal international. Personne n'irait à la Haye.

Tout cela est bien dommage parce que ce serait plutôt cool de voir Uribe comparaître devant la CIJ.
Je me demande quelles conclusions elle tirerait sur son gouvernement, avec les opérations qu'il a menées pour assassiner les syndicalistes, avec ces charniers qui ne cessent de remonter à la surface, ou encore, oui, le soutien étatique dont a bénéficié le terrorisme. Parce que, contrairement aux accusations qu'il a lancées partout, les liens du président Uribe avec le terrorisme n'ont pas pour origine des messages cryptés oubliés dans des ordinateurs de jungle miraculés. En fait, ces liens sont étonnamment bien documentés.

Au début des années 90, Uribe, qui, à l'époque, était sénateur, était déjà bien connu des services secrets américains.
Un rapport de la "Defense Intelligence Agency" effectué en 1991, aujourd'hui déclassifié, comptait Uribe parmi les "importants narcotrafiquants colombiens", soulignant qu'il était un "ami personnel de Pablo Escobar" et qu'il avait pour tâche de "collaborer avec le cartel de Medellin au plus haut niveau du pouvoir".
Si seulement ils avaient su! Aujourd'hui, c'est, bien sûr, Uribe qui mène la danse, et ses amis de la mafia de l'époque ne "collaborent plus " avec les instances les plus élevées du pouvoir - elles en occupent les postes-clés.

Voyez par vous-même:

Ne serait-ce que l'an dernier la ministre des affaires étrangères d'Uribe a été contrainte de démissionner quand son frère, un sénateur, s'est retrouvé en prison pour collusion avec un groupe paramilitaire d'extrême droite dans le cadre d'une série de meurtres et de kidnappings. Comme les FARC, les groupes paramilitaires en Colombie sont qualifiés d'organisations terroristes par les Etats-Unis et l'Europe.

Au cours du même mois, le dirigeant de la police secrète en Colombie, qui avait également été le directeur de campagne d'Uribe, était arrêté pour avoir transmis une liste noire de syndicalistes et d'activistes aux paramilitaires, qui les ont alors assassinés.

En mars dernier, le Los Angeles Times a fait paraître des documents de la CIA qui affirmaient qu'en 2002 le chef de l'armée d'Uribe "collaborait largement avec les escadrons de la mort" et était impliqué dans le massacre de quatorze personnes pour leurs opinions soi-disant gauchistes.

Au mois de mai, au procès d'un des chefs d'un groupe paramilitaire, on apprenait que le ministre de la défense d'Uribe avait conclu des accords secrets avec ce groupe terroriste pour déstabiliser les anciens gouvernements.

Actuellement, 14 des plus proches alliés d'Uribe au congrès sont derrière les verrous pour avoir eu des liens avec des terroristes. Leurs procès ont mis au jour d'innombrables atrocités, dont la présence de charniers dans la province du sud de Putumayo où on a découvert au moins 211 cadavres au printemps dernier.

A part au Moyen-Orient, il n'y a aucun autre gouvernement sur terre qui ait autant de liens directs avec des organisations terroristes que celui de Colombie. Et cette liste, aussi impressionnante soit elle, n'est peut être que la parie émergée de l'iceberg.
La Colombie est un pays où il est difficile d'enquêter sur la corruption. Pendant deux années entières, la police secrète d'Uribe a mis illégalement sur écoute les journalistes qui enquêtaient sur ces scandales en cours. Ils ont également mis sous surveillance les domiciles d'opposants politiques, et au cours des élections de l'automne dernier, pas moins de 30 candidats principaux ont été retrouvés morts.
S'attaquer au régime d'Uribe s'accompagne d'énormes risques.

Ce qui nous ramène à La Haye. Peut être seul un tribunal international peut-il permettre la transparence et assurer la protection nécessaire à une enquête approfondie sur le régime en Colombie, cela sous les projecteurs des médias.

Alors, s'il vous plait, président Uribe, je vous encourage vivement à revenir sur votre décision.
Allez-y, intentez donc un procès au Venezuela. Mais si vous vous rendez aux Pays-Bas pour témoigner, pensez à prendre des sous-vêtements de rechange. Vous pourriez bien retrouver là bas un certain nombre de vos concitoyens qui vous attendent de pied ferme.
Avec des ordinateurs portables.

Eric Wingerter is a freelance writer living in Washington, D.C. His blog, www.BoRev.net covers Venezuela and U.S. media coverage of Latin America.

(NB: voir les liens sur le texte original)

Note annexe:

"La bombe radiologique, "dirty bomb" (bombe sale) en anglais, est une arme de terreur stratégiquement comparable à l'anthrax : l'objectif est de semer la terreur, sans nécessairement tuer un grand nombre de personnes. Egalement appelée "bombe atomique du pauvre", c'est une bombe composée d'explosifs traditionnels couplés à des matériaux ou déchets nucléaires (uranium, plutonium, cobalt) qui se dispersent au moment de la détonation, contaminant une zone entière pour des dizaines d'années".

Note perso:

Un célèbre patron du (désormais) torchon hebdomadaire s'est rendu à Genève pour le "Festival international des films sur les droits humains" où il a déclaré que Chavez avait distribué des centaines de millions de dollars aux FARC.
C'est bête, il avait tout faux. Mais cela va mieux en le disant.
Donc, ce type qui ment se déplace même à l'étranger pour aller porter la bonne parole libérale et se faire l'écho du puissant lobby anti-Chavez.
De deux choses l'une: soit il reste à l'intérieur de nos frontières (on a déjà assez de pitres pour nous ridiculiser à l'étranger), barricadé bien au chaud dans son petit monde feutré, soit il demande l'asile politique en Suisse parce qu'ici, c'est vraiment plus possible, entre les islamo-gauchistes et les chavezo-fanatiques, cela devient irrespirable.

Et, lisez donc (si ce n'est déjà fait, ce qui ne m'étonnerait pas de vous) l'article de Sébastien Fontenelle qui vous explique tout avec sa patte perso.
http://vivelefeu.blog.20minutes.fr/...