Ils méritent la mort! Trois candidats Démocrates majeurs soutiennent la peine de mort

Lundi soir, face à un public composé essentiellement de Noirs à Myrtle Beach, Caroline du Sud, Clinton, Obama et Edwards débordaient d'empathie pour les épreuves que subit l'Amérique noire. Depuis les conséquences énormes de la crise des subprimes jusqu'aux obstacles racistes de l'accès aux soins médicaux en Amérique, la communauté noire, a expliqué Edwards: "est plus touchée que toute autre communauté en Amérique. Et il en va de notre responsabilité, non pas seulement pour la communauté noire mais pour l'Amérique toute entière, en tant que nation, de se charger de ce défi moral".

Les responsables politiques aiment voir des défis moraux là où ça les arrange. Les candidats à l'investiture ont qualifié de "défis moraux" la guerre en Irak, le réchauffement de la planète et l'économie devant divers publics ces derniers mois. Mais il est un sujet que les Démocrates excluent systématiquement de leur croisade sur la moralité, un sujet qu'il est absolument nécessaire d'évoquer devant un public de Noirs dans un état du Sud: la peine de mort.
Que les Noirs soient surreprésentés dans le couloir de la mort, ce n'est certes pas un phénomène récent.
Alors que les Noirs ne représentent que 12% de la population en Amérique, il y a plus de 40% de Noirs qui attendent dans le couloir de la mort (et, s'il y a approximativement autant de victimes de meurtres parmi les Noirs et les Blancs, 80% des prisonniers exécutés depuis que la peine de mort a été rétablie ont été condamnés pour des meurtres où la victime était blanche). Les enquêtes successives effectuées dans les états d'Amérique ont chaque fois établi que tous les stades de l'instruction conduisant à une condamnation à la peine de mort étaient marqués par la discrimination raciale, et, plus l'accusé est le "stéréotype du Noir", plus il a de risques d'être condamné à mort.
Si on ajoute à cela le fait que plus de 20% des accusés noirs qui ont été exécutés avaient été condamnés par un jury composé entièrement de Blancs, on ne peut plus occulter la nature discriminatoire de la peine de mort.

Certes, nos trois candidats ont, à l' occasion, évoqué notre système judiciaire discriminatoire.
Au cours du débat en Caroline du Sud, Barack Obama a admis que c'était "un sujet dont il fallait débattre", et en particulier le fait que les Noirs soient plus fréquemment arrêtés, plus souvent reconnus coupables et qu'ils soient condamnés à des peines plus lourdes que les Blancs.

Edwards, s'exprimant sur l'affaire des Six de Jena , à l'automne dernier, a déclaré: "Ayant grandi dans le Sud à l'époque de la ségrégation, il est de mon devoir de dénoncer la discrimination raciale".

Même Hillary a traité d'"inacceptable" la vague d'incarcérations qui a suivi la réforme judiciaire de 1996 (NDLT: loi relative à la répression du terrorisme et à l'application de la peine de mort) de son mari (et pour laquelle elle a beaucoup milité auprès des parlementaires). "Pour ce qui est de la justice", a-t-elle déclaré dans l'Iowa, "je veux une révision complète de toutes les peines".
Néanmoins, aucun des candidats majeurs à l'investiture démocrate n'est prêt à placer au centre de son programme une réforme du droit pénal (et encore moins de la peine de mort). Clinton, Obama et Edwards se sont tous trois prononcés pour la peine de mort. C'est une position que vous aurez du mal à trouver sur leurs sites web, et il est bien possible qu'ils ne s'en vantent pas comme ils l'auraient fait, par exemple en 2000. Ou en 1996. Ou en 1992, l'année où leur position sur la peine de mort avait été inscrite officiellement sur le programme du parti Démocrate et où leur candidat de l'époque, Bill Clinton, avait interrompu sa tournée électorale pour se rendre dans l'Arkansas afin de présider à l'exécution de Ricky Ray Rector, un détenu déficient mental.
Tous les trois, cependant, maintiennent leur position en faveur de la peine de mort, comme l'ont fait pratiquement tous les candidats à l'investiture démocrate depuis ces vingt dernières d'années.
Pourquoi ce soutien de longue date pour la peine de mort? C'est la façon la plus simple de riposter à l'accusation de laxisme qu'on leur ressert tous les quatre ans.
S'opposer à la peine capitale, c'était autrefois un des éléments qui différenciait les Démocrates de leurs adversaires dans les tournées électorales (du moins avant que Michael Dukakis ne soit tourné en ridicule au cours d'un débat en 1998 où il avait manqué de manifester des pulsions sanguinaires quand on lui avait demandé s'il ne souhaiterait pas l'exécution d'un meurtrier ou d'un violeur si la victime en était sa femme).
Les années qui ont suivi ont vu se développer un engouement pour la peine capitale chez les Démocrates. C'est au cours de l'ère Clinton que les motifs de condamnations à la peine de mort au niveau fédéral ont été largement étendus, grâce à la loi contre la Criminalité ("Crime Bill"), et que les possibilités de recours en appel pour les condamnations à mort ont été réduites, grâce à la loi contre le terrorisme ("Anti-Terrorism and Effective Death Penalty Act") de 1996. Le nombre d'exécutions dans les états a fait un bond vers la fin des années 90, atteignant plus du double entre 1996 et 1999. Mais les temps ont changé. Depuis 2000, le nombre d'exécutions baisse régulièrement, mais ce n'est pas grâce aux caciques du Parti démocrate.
La Cour Suprême a proscrit l'exécution des malades mentaux et des détenus qui étaient mineurs au moment des faits qui leur étaient reprochés; une révolution dans les tests ADN a propulsé à la une des journaux de tout le pays des articles sur des erreurs judiciaires et, en décembre, le New Jersey est devenu le premier état à abolir la peine capitale depuis 40 ans. Actuellement, les exécutions sont suspendues, les états attendant une décision sur l'affaire Baze v. Rees où la Cour Suprême enquête sur l'injection létale pratiquée dans 36 états.

Etant donné le climat, on aurait pu penser que c'était le moment opportun pour que les Démocrates remettent en question la peine de mort (voire envisagent sa suppression, question de se différencier des Républicains en novembre prochain).
Et on aurait tort.
Obama, Edwards et Clinton sont restés pratiquement muets sur la peine de mort ces derniers mois, ne disant qu'ils y sont favorables que si on leur pose la question (et fournissant des réponses savantes).

Prenez Obama, pour commencer.
Dans un débat en 2004 contre Alan Keyes, son rival dans la course pour le sénat, Obama a déclaré qu'il y a "des crimes absolument monstrueux (le terrorisme, les crimes contre les enfants) pour lesquels la peine de mort peut être une réponse appropriée". "Il faut, je pense, que nous puissions avoir recours à cette sanction ultime dans certaines circonstances", a-t-il dit.
"J__e crois qu'il est important de conserver ce système__". Obama a réitéré sa position dans son livre de 2006, l'"Audace d'espérer" où il évoquait des "crimes si monstrueux … que la société a des raisons d'exprimer la pleine mesure de son indignation".
Au cours de sa campagne, Obama n'a cessé de qualifier la peine de mort de "mal nécessaire", tout en se glorifiant du rôle qu'il jouait pour améliorer la situation.

"Je me suis efforcé de réformer le processus concernant la peine capitale qui était détraqué dans l'Illinois – où plus personne ne pensait que c'était une bonne politique, mais que c'était ce qu'il fallait faire", a-t-il déclaré le soir du débat en Caroline du sud.

C'était, en effet, de la bonne politique. Le rôle essentiel d'Obama dans sa réforme de la peine de mort tant vantée a été de réussir à obtenir que soient enregistrés sur vidéo les interrogatoires de la police dans un état où les aveux soutirés par des méthodes violentes avaient envoyé au moins 13 personnes dans le couloir de la mort.
Le gouverneur Républicain, George Ryan, avait, lui, adopté un moratoire sur les exécutions dès janvier 2000. Le temps que la proposition de loi d'Obama soit votée, quatre innocents avaient d'ores et déjà été graciés … et Ryan avait fait vider le couloir de la mort dans l'Illinois.
En fait, avant que n'éclate le scandale sur les condamnations à mort dans l'Illinois (scandale ayant pour origine ce qui se passait dans les salles d'interrogatoires de la police du South Side de Chicago, où Obama avait été responsable d'association), Obama était heureux, semble-t-il, de soutenir la peine capitale dans son état. Fraîchement élu sénateur de l'état en 1997, il votait en faveur de l'extension du champ d'application de la peine de mort pour les crimes contre les personnes âgées et les handicapés.

Si les Démocrates étaient sincèrement scandalisés par l'injustice du système pénal en Amérique, Obama aurait à répondre à des questions gênantes sur son soutien au meurtre légal et non pas sur ce qu'il reniflait des dizaines d'années en arrière. Aujourd'hui, le camp Obama se plait à dire que son champion est opposé à la peine capitale, à quelques exceptions près. Deux journalistes du quotidien parlementaire "The Hill" ont écrit au printemps dernier:

'Obama est contre la peine de mort sauf pour les terroristes, les meurtriers en série et les tueurs d'enfants. Mais son équipe précise qu'il est contre la peine de mort telle qu'elle est actuellement appliquée en Amérique.

Comme je l'ai lu dans un blog: "En résumé: il est pour la peine de mort mais il est également pour "Attention à ne pas exécuter un innocent".
Qui n'est pas pour "Attention- à-ne-pas-exécuter-un-innocent"?

Si les années à Chicago ont modulé la position d'Obama en faveur de la peine de mort, on pourrait penser que les années qu'Edwards a passées dans les salles d'audience l'auraient complètement dégoûté de la peine capitale. Alors qu'il était avocat, en 2001, trois détenus qui étaient dans le couloir de la mort en Caroline du Nord étaient disculpés à la suite d'une enquête qui avait conclu que l'application de la peine capitale était caractérisée par de profonds préjugés raciaux. Puis, en 2003, un vote historique allait faire du sénat de l'état de Caroline du Nord le premier corps législatif dans le Sud à approuver un moratoire sur les exécutions.
Et malgré cela, il reste favorable à la peine de mort.

Quand on a demandé à Edwards à la "Yearly Kos convention" , l'été dernier, comment on peut mettre en adéquation sa théorie des "Deux Amériques" et son soutien à une peine qui condamne à mort de façon disproportionnée les Noirs pauvres (c'est moi, pour tout dire, qui ai soulevé la question), Edwards a donné une réponse alambiquée qui, au bout du compte, en revenait à préconiser la peine capitale pour les meurtriers d'enfants.
Plus récemment sur NPR (National Public Radio), répondant à un auditeur qui l'interrogeait sur son soutien à la peine capitale, Edwards admettait les préjugés raciaux, les erreurs judiciaires, les moyens de défense inégalitaires (il a même parlé de "death-qualified juries", jurys qui sont prêts à prononcer toutes les peines encourues, même la peine de mort). Mais, pour autant, il a maintenu sa position en faveur de la peine de mort.

Et puis, il y a Hillary. Peut-être plus encore qu'Obama ou Edwards, elle a soigneusement évité d'évoquer la peine capitale au cours de sa tournée électorale. Représentante au Sénat d'un état qui a aboli la peine de mort pendant son mandat, au moment où le Département de Justice dirigé par Ashcroft et Gonzales cherchait à requérir davantage de peines de mort à New York au nom de l'état fédéral, Hillary n'a pas trouvé grand chose à dire sur la peine capitale ces dernières années.
Elle y est favorable, bien sûr, cela, depuis des années, et elle, comme ses adversaires, soutient également les "réformes". En 2003, elle a soutenu la Loi pour la Protection des Innocents (Innocence Protection Act), qui permet à ceux qui sont condamnés à mort par l'état fédéral de bénéficier de tests ADN. Question de se faire pardonner peut-être d'avoir contribué à raccourcir les délais d'appels pour les condamnés à mort dans les années 90.

Quel que soit le candidat investi par le parti démocrate, la peine de mort ne figurera sûrement pas dans les débats des élections présidentielles, où des discussions âpres sur le terrorisme prévaudront sur la politique pénale interne.
"Je ne pense pas que les candidats des deux camps soulèveront le problème de la peine de mort, mais elle peut surgir dans les questions à débattre" explique Richard Dieter, directeur du Centre d'Information sur la peine de mort. "Parce que cette question est actuellement à facettes multiples, les deux positions sur la peine de mort posent problème. Si vous êtes pour son maintien, vous devrez en admettre les écueils. Si vous êtes contre, vous ne mettrez peut-être pas la question sur le tapis de peur de vous mettre à dos l'opinion publique."

L'opposition au meurtre légal devenant de plus en plus importante, cependant, les Démocrates devraient pouvoir rassembler leur courage pour s'y opposer également. Mais rien ne laisse prévoir que c'est un "défi moral" qu'ils sont prêts à relever. Au contraire, la position d'Obama, d'Edwards et de Clinton, en faveur de la peine de mort et d'une réforme du système, sont pratiquement cadeau pour les partisans de la peine capitale qui affirment que la machine de mort n'a besoin que d'un petit réglage.

Liliana Segura is an AlterNet staff writer and editor of the Rights & Liberties section.

Documents complémentaires:

Peine de mort aux US: tous les chiffres
(en anglais)

En particulier, en 2007 (fr)

Peine de mort aux Etats-Unis (Enquête FIDH)

Injection létale

ÉTATS-UNIS
Rapport d'Amnesty en 1998 (peine de mort, brutalités policières ,etc.).

Ensemble contre la peine de mort

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