Dormez tranquilles, braves gens, la CIA veille (2/2)
Par emcee le vendredi 11 janvier 2008, 12:05 - Dans l'enfer de l'Ultralibéralie - Lien permanent
Suite du billet précédent.
Pour une raison que j'ignore, je n'ai pas pu caser le tout dans deux billets.
Suite (et fin) dans les commentaires... Argh!
...
Un héritage peut souvent se traduire par des mots. Alors, voici une petite
revue loin d'être exhaustive d'épisodes où, en matière de tortures,
d'enlèvements, et d'incarcérations à l'étranger, l'année 2007 s'est terminée
non par du goutte à goutte, mais par un déluge:
Destruction d'enregistrements
Une affaire concernant la torture (désolé, je voulais dire les ...
"techniques d'interrogatoires améliorés" …) qui a fait véritablement
beaucoup de bruit dans le landernau médiatique le mois dernier, c'est la
révélation à la une du NYT du 6 décembre de la destruction en 2005 de centaines
d'heures d'enregistrement vidéos des deux interrogatoires les plus importants
de la CIA, y compris les "waterboardings"
(simulacres de noyade), de deux membres d'Al Qaida, Abu
Zubaydah et Abd al-Rahim al-Nashiri.
Dans les semaines qui ont suivi, la responsabilité de la décision de la
destruction de ces vidéos est remontée peu à peu jusqu'à de très hauts
responsables. Ainsi, quatre juristes importants en rapport direct avec la
Maison Blanche et le cabinet du vice-président étaient mis en cause à la
mi-décembre, et Jose A. Rodriguez, le directeur du National Clandestine
Service, organisme dépendant de la CIA, qui avait donné l'ordre de détruire les
cassettes, va peut-être témoigner devant le Congrès en échange de l'impunité
pour dénoncer des personnalités encore plus haut placées.
Et comme pour toutes les affaires qui ont d'abord été tenues secrètes, celle-ci
ne peut que s'avérer pire que ce qu'on pouvait imaginer (…).
Le kidnapping légalisé:
D'après le journal britannique le Sunday Times, un important juriste
de la Maison Blanche a déclaré devant la Cour d'Appel de Londres que
l'enlèvement de citoyens étrangers était conforme au droit américain, la cour
Suprême américaine ayant approuvé cette pratique.
Selon lui, cela remonterait aux années 1860, à l'époque des chasseurs de prime.
Cela, dit-il, serait valable, apparemment, non seulement pour des terroristes
présumés dans des affaires de "reddition extraordinaire" (kidnapping),
mais aussi pour des hommes affaires blancs recherchés pour fraude, par
ex.
Scott Horton, défenseur des droits de l'homme au niveau
international écrit dans son blog:
"Le gouvernement américain a, pour la première fois, précisé devant un tribunal
britannique que cette loi s'applique à tous ceux, britanniques ou autres, que
Washington soupçonne de crime". Cela ne relève pas de la législation
américaine, cela relève des fantasmes de l'administration Bush sur la
législation en Amérique … Le genre de cauchemar qui refuse d'admettre la
souveraineté d'un état étranger et les engagements formels des gouvernements
américains ces deux siècles passés à respecter les traités et les conventions.
Le genre de cauchemar qui refuse la reconnaissance du "droit des
nations" dont parlaient les Pères Fondateurs et qui est inscrit dans la
Constitution".
Innocence à Guantanamo:
De nouveaux documents militaires et judiciaires ont été publiés en décembre, à
la faveur d'un procès intenté par des avocats représentant Murat
Kurnaz, et qui ont davantage mis en lumière l'histoire de ce jeune
Allemand de 19 ans qui avait "choisi le mauvais moment pour voyager".
Kurnaz avait été capturé par l'armée US au Pakistan en 2002 et transféré à
Guantanamo. Là, en l'espace de quelques mois, explique Carol D. Leonnig dans le
Washington Post, ses kidnappeurs américains en ont conclu que ce
n'était pas un terroriste. C'est ce que affirmaient tous les responsables des
services secrets sans exception.
Il a néanmoins été déclaré "allié dangereux d'Al-Qaida" par plusieurs
tribunaux militaires à la prison de Guantanamo et n'a été libéré qu'en août
2006, où il a été transporté dans un avion pour l'Allemagne, "les yeux
bandés, la tête recouverte d'un masque et enchaîné" comme pour son départ
pour Guantanamo.
Les preuves concernant le waterboarding:
D'après Josh White du Washington Post, le Brigadier Général Thomas W.
Hartmann, conseiller juridique principal dans les procès militaires
tenus à Guantanamo, a déclaré devant le Congrès qu'il ne pouvait pas exclure
les preuves obtenues grâce aux techniques d'interrogatoires musclés, dont le
waterboarding. Il a même refusé de reconnaître que le waterboarding serait
considéré comme illégal s'il était utilisé par des pays étrangers pour
interroger des militaires américains (…).
Veto en faveur de la torture:
En décembre, Le président Bush a menacé d'opposer son veto à un projet de loi
de la Chambre des Représentants qui interdirait explicitement un ensemble de
pratiques honteuses. (…).

Commentaires
Ceux qui ont pratiqué la torture parlent:

En décembre dernier (…), John Kiriakou (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3222,36-988191@51-986883,0.html), agent de la CIA a donné des interviews à ABC et NBC news où il déclarait regretter l'utilisation de la "''torture''" (selon ses termes) du waterboarding, ajoutant que c'était une "''politique mise en place par la Maison Blanche en accord avec le Conseil de Sécurité Nationale et le Département de la Justice''".
Parallèlement, Damien Corsetti, ex-soldat de l'armée US chargé des interrogatoires à Kaboul, Afghanistan, (surnommé "le roi de la torture" ou le monstre par ses collègues de la prison de Bagram http://www.wsws.org/francais/News/2005/juin05/240505_choixmoral.shtml) donnait une interview à ''El mundo'', le quotidien espagnol, où il décrivait les techniques d'intimidation et de torture employées là-bas. ("Ils leur disent qu'ils vont tuer leurs enfants, violer leurs femmes. Et on voit sur leurs visages l'épouvante que cela suscite. Parce bien sûr, nous savons tout de ces gens-là: le nom de leurs enfants, où ils habitent – on leur montre des photos satellite de leurs maisons. C'est pire encore que de la torture physique).
Il affirme également que 98% des détenus n'avaient rien à voir avec Al-Qaida, ou les Taliban, expliquant: "A Abou-Graib, on les torture pour les faire souffrir, pas pour les faire parler".
Ces deux hommes ont tous deux nié avoir eux-mêmes torturé ou brutalisé quiconque.
Empressement de la justice:
Le Département de la Justice, qui a traîné des pieds pour les enregistrements qui ont été détruits, réagissait cependant vivement aux horreurs de la torture dans un autre contexte. Ses hauts responsables se sont empressés d'enquêter pour savoir si l'ancien agent John Kiriakou, en parlant du waterboarding sur ABC news, n'aurait pas "''enfreint la loi en divulguant des informations confidentielles quand il a évoqué la capture et les interrogatoires musclés d'un terroriste présumé". Ainsi vont les priorités des pouvoirs en place''.
Les Irakiens dans les prisons américaines
Selon les dernières estimations, il y aurait jusqu'à 3000 Irakiens détenus dans les prisons américaines en Irak. (…). Ce qui représente 0,1% de la population restante, c'est-à-dire environ 1 Irakien pour 1000.
Andrew Williams, avocat du JAG (''Judge Advocate General'', chargé de gérer les conflits judiciaires internes à la Marine), a démissionné de la commission dont il faisait partie pour protester contre le refus du général Hartmann de dire que, dans l'hypothèse où le waterboarding serait utilisé par les militaires iraniens pour faire parler un pilote américain, ce serait considéré comme de la torture.
William [écrivait dans un courrier(http://www.gateline.com/opinion/story/295.html]au Peninsula Gateway:
Je vous remercie, Général Hartmann, d'avoir finalement admis que les Etats-Unis font maintenant partie d'une longue tradition de tortionnaires depuis l'Inquisition. Le Waterboarding a été utilisé par la Gestapo, et la redoutable ''Kempeitai'' (police militaire japonaise). Le waterboarding était pratiqué par les Khmers rouges dans la prison infâme de Tuol Sleng. Et, plus récemment, l'armée US traduisait devant la cour martiale un soldat qui avait utilisé le waterboarding en 1968 pendant la guerre du Vietnam.
General Hartmann, avoir obéi aux ordres n'était une excuse pour aucun de ceux qui figuraient au procès de Nuremberg, et ce ne sera pas une excuse pour vous ou vos supérieurs non plus.
Malgré les tentatives de la CIA et du gouvernement de dissimuler ces pratiques en détruisant les enregistrements d'interrogatoires, en violation directe d'une décision de justice et de la requête des parlementaires, la vérité sur la torture, l'espionnage illégal des citoyens américains et les transferts secrets de prisonniers, est en train d'éclater.
On pourrait aussi évoquer ce "taliban australien", David Hicks, l'unique personne à avoir été condamnée pour terrorisme à Guantanamo, et qui a été libéré au bout d'une peine de 9 mois en Australie (après avoir passé 5 ans à Cuba sans avoir été jugé).
Ou encore des rumeurs sur Internet, disant que GW Bush en personne aurait visionné une partie de ces enregistrements d'interrogatoires.
Ou bien également de l'article dans le Washington Post qui disait que quatre parlementaires éminents, dont Nancy Pelosi, avaient eu droit à "un tour du monde virtuel des centres de détention de la CIA à l'étranger et des techniques d'interrogatoires musclées qui avaient été élaborées pour faire parler les détenus", y compris le waterboarding, sans que personne n'émette une quelconque objection.
Ou bien … mais la liste est pratiquement illimitée.
L'héritage de Bush
Nous, citoyens américains, nous n'avons pas bien pris la mesure des pratiques que l'administration Bush a implantées en plein coeur de notre société – dans les méthodes gouvernementales, dans les médias et dans notre vie quotidienne.
Par exemple, la pratique du kidnapping à l'étranger existait déjà à l'époque de Clinton, si ce n'est avant.
Le waterboarding, torture qui remonte au Moyen Age, a commencé à être pratiqué par les troupes américaines au cours de l'insurrection aux Philippines à l'aube du siècle dernier.
Des tortures de toutes sortes ont été pratiquées dans les centres de détention US au Vietnam dans les années 60.
Les tortures et autres sévices comme à Abou Ghraib, imaginés par la CIA dans les années 50-60, avaient été enseignés et utilisés par l'armée US, la CIA et les responsables de la police en Amérique latine entre les années 60 et 80.
Même les prisons réparties à l'étranger ne sont pas une invention de l'administration Bush. (…).
Dans les années 50, la CIA disposait de trois prisons secrètes hors de ses frontières: au Japon, en Allemagne et dans la Zone du Canal de Panama, où les méthodes employées s'apparentaient à de la torture (…).
Mais, ne pensez pas un seul instant que rien n'a changé.
Quand j'étais enfant, dans les années 50, par ex, nous savions exactement qui étaient les tortionnaires. On les voyait dans les films.
C'étaient les sadiques Japonais dans les camps de concentration au Japon, la gestapo dans ses prisons, et la police soviétique, le KGB, dans les goulags.
Comme le dit actuellement le président chaque fois qu'il en a l'occasion, et comme on nous le disait à l'époque, les Américains, eux, ne pratiquent pas la torture.
De nos jours, et c'est un signe que notre monde a changé, un enfant qui regarde certaines séries à la télé ou qui va voir un film d'action violent sait que les Américains pratiquent bel et bien la torture et que la torture, qui faisait partie autrefois des traditions de nos pires ennemis, est une pratique 100% américaine et parfaitement légitime. Et peu d'entre eux s'en offusquent. (…).
A l'époque des guerres au Vietnam ou en Amérique latine, pas un seul Américain n'aurait pu imaginer qu'un vice-président puisse se rendre à ''Capitol Hill'' pour pousser les parlementaires à voter une loi légalisant la torture ou qu'un président menace publiquement d'opposer son veto à une loi interdisant la torture.
Appelez cela la fin d'une époque, si vous voulez, mais l'héritage que laissera Bush sera, en partie, la banalisation de la torture, des traitements cruels, du kidnapping et de la détention illégale.
GW Bush n'a pas inventé le monde dans lequel il vit. Lui, les autres hauts responsables, ainsi que leur armée de conseillers juridiques qui ont rédigé ces notes de service sur la torture qui resteront la caractéristique de la période actuelle, ont fait des choix parmi les courants de pensée, les impératifs et les orientations préexistants en Amérique.
Mais dans presque tous les cas, ils ont préféré nous inciter à donner le pire de nous-mêmes, ils nous ont embarqués sur un vol plus ou moins direct pour les ténèbres. (…)
Malgré leurs démentis répétés et terriblement lassants sur la torture, les hauts responsables du gouvernement sont devenus, après les attentats du 11 sept, la Torture Company.
Et depuis, ils ont atteint des sommets pour nous transformer, par association et accord tacite, en une nation de tortionnaires, prêts à accepter qu'une "''guerre''" contre la "''terreur''", censée durer des générations, justifie à peu près toute initiative imaginable, y compris les brutalités répétées et l'incarcération de personnes qui, d'une manière ou d'une autre, restent coupables même, dans certains cas, après avoir fait la preuve de leur innocence.
Si vous voulez vraiment saisir l'esprit de l'héritage de Bush un an à l'avance, essayez d'imaginer quel poème une Emma Lazarus écrirait aujourd'hui pour le faire figurer sur la statue géante, érigée dans le port de NY, d'un gardien sorti tout droit du cauchemar de Mohamed Bashmilah – tout de noir vêtu, une capuche noire lui recouvrant la tête et le cou, un bandeau de plastique jaune sur les yeux, un homme, les mains protégées par des gants en caoutchouc, tenant à la main, non pas une torche, mais une caméra vidéo et des chaînes.
Tom Engelhardt, editor of Tomdispatch.com, is co-founder of the American Empire Project and author of "The End of Victory Culture.
Annexes:
Cauchemar californien: http://infos.samizdat.net/article188.html
L'expérience d'un Français à l'aéroport de LA.
A Roissy, des policiers américains tabassent un expulsé: http://www.rue89.com/2008/01/10/a-roissy-des-policiers-americains-tabassent-un-expulse. Rue 89.
Note perso
Et Bush, ce benêt inculte de fils et petit-fils à papa et grand papa qui se sont constitué une fortune en pillant la planète, qu'est-ce qu'il dit au monde entier?
La France - qui appelle de ses vœux d'autres envois de troupes, d'autres guerres, d'autres massacres, qui renvoie ses demandeurs d'asile sans états d'âme – se rend complice de tout cela. Aidée en cela par des agitateurs médiatiques qui n'ont de cesse de faire rendre gorge à de présumés terroristes au nom de la "démocratie".
Mais vous n'avez donc pas HONTE?
Quel sera votre héritage à vous?
Le déluge?
Bbbbbrrrrr... qu'ajouter à tout cela ?
merci, Ko. En effet, ça fait peur. Vraiment.
Désolée pour tout ce micmac, mais, je me bats depuis ce matin pour caser ce billet. Je crois que j'ai tout maintenant. Sauf des illustrations que je n'ai pas pu mettre.
Merci beaucoup une fois de plus...
Je comprends l'apostrophe de la fin de ton commentaire, mais tout l'article n'indique-t-il pas que l'objectif était précisément de débarasser la liste des fondamentaux de l'occident des droits de l'homme. Si tel est le cas, pourquoi diable ces individus s'encombreraient-ils de honte ?
Mais effectivement, si cette logique devait prolonger ses développements, alors nous allons au devant d'une époque bien sombre.
Merci et bien d'accord avec toi, kobkob.
C'est d'autant plus effrayant qu'il y a peu de voix (médiatiques) qui s'élèvent contre ce processus et que celles qui le font sont aussitôt discréditées par les discours "mainstream" d'idéologues pervers et, en effet, triomphants.
Tout à fait édifiant !
Merci pour ces billets.
Quand va-t-on enfin se décider à ouvrir une vraie enquête sur l'évènement déclencheur de toute cette folie :
http://souk-fares.blogspot.com/2008...
Elément déclencheur, non, puisque cela a toujours été, mais prétexte à agir au grand jour et avec l'aval de la population, oui.
Pour ce qui est de 9/11, je suis perplexe, les deux thèses ayant des failles. Mais il est évident que cela ne s'est pas passé de la façon dont on nous l'a vendue et qu'ils en savent beaucoup plus que cela (les dirigeants US).
Un complément essentiel :
http://novomondo.stumbleupon.com/re...
A lire et diffuser amplement.
Amitiés solidaires.
Les grands esprits se rencontrent. J'étais justement en train de lire l'article de Voltaire. Edifiant. Et vraisemblable.