Comment Bush nous a enfoncés dans les ténèbres

"Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tossed to me,
I lift my lamp beside the golden door!" -- Emma Lazarus, 1883

"Laissez venir à moi ceux qui sont pauvres et accablés,
Ces masses tourmentées qui aspirent à la liberté
Rebut de vos rivages surpeuplés
Envoyez-moi ceux qui n'ont pas de toit, tous les infortunés,
Je lève ma torche pour éclairer la porte d'or"

Si cela ne vous dérange pas de réfléchir, un an à l'avance, à l'héritage que va nous laisser Bush alors, il y a pire que ce qui est arrivé à Erla Ósk Arnardóttir Lilliendahl.
Elle n'avait pas, il faut dire, le profil idéal pour compter parmi ces "masses tourmentées" que citent les vers célèbres d'Emma Lazarus et qui sont gravés sur une plaque de bronze placée à l'intérieur de la Statue de la Liberté.
Elle était arrivée avec ses amies à New York par avion, voyageant en première classe, pour partager "l'esprit de Noël".
Au cours du voyage, en sirotant du vin blanc, elle attendait le moment de pouvoir enfin "aller faire les magasins, manger des bonnes choses et bien s'amuser", raconte-elle.
En 1995, lors d'un précédent séjour, elle avait dépassé de 3 semaines la date d'expiration de son visa, une infraction minime, et elle était même revenue l'année suivante sans problème.
Cette fois-ci, la guerre mondiale que menait le président contre le terrorisme battant son plein, elle avait été arrêtée au contrôle des passeports à l'aéroport de JFK pour être interrogée sur ces 3 semaines supplémentaires qu'elle avait passées dix ans en arrière, et s'était retrouvée, dit-elle, "menottée et enchaînée, privée de sommeil … sans manger ni boire … retenue dans un endroit où personne ne savait où elle était".
C'est "la pire humiliation que j'aie jamais subie", dit elle encore.
Elle raconte qu'on a pris sa photo et ses empreintes digitales, et que des agents, fiers de faire la démonstration de leur force (des "roitelets mégalomanes") l'ont interrogée sans ménagement, enfermée dans une pièce minuscule pendant des heures, puis enchaînée. Après lui avoir fait traverser l'aéroport au pas de charge, ils l'ont conduite dans une prison du New Jersey, où, pendant 9 heures, elle s'est retrouvée enfermée dans une minuscule cellule crasseuse.
Avant de la ramener à JFK pour être expulsée, 24 h environ après son arrivée, et malgré ses larmes et ses supplications, on lui a à nouveau mis des menottes et des chaînes aux pieds, tout cela parce que, dit-elle: "j'avais prolongé mes vacances illégalement".
De retour chez elle, elle a raconté son expérience traumatisante dans un blog et le ministre des affaires étrangères islandais, Ingibjörg Sólrún Gísladóttir, a pris rendez-vous avec l'ambassade des Etats-Unis pour exiger des excuses. Et, au moment même où se poursuivaient de plus belle les fameuses opérations des Etats-Unis en Irak ou en Afghanistan, le Département de la Sécurité intérieure annonçait une "enquête", "une révision des méthodes de travail", et exprimait ses "regrets".
Mais s'agissait-il de reconnaître une bavure ou une véritable culpabilité?
Eh! à quelle période croyez- vous donc vivre?
Erla Ósk y réfléchira probablement à deux fois avant de retourner aux Etats-Unis pour passer du bon temps, mais son expérience n'avait rien d'exceptionnel pour les Islandais. En fait, c'est relativement routinier actuellement, surtout si vous avez de la famille originaire du Moyen Orient.

Prenez, par ex, le cas de Zakariya Muhammad Reed (né Edward Eugene Reed, Jr) qui a servi comme garde national pendant 20 ans et qui, ces 11 dernières années, était pompier à Toledo, Ohio.
Comme il traverse souvent la frontière canadienne pour aller rendre visite à la famille de sa femme, il a été arrêté tant de fois (…) qu'il commence à avoir l'habitude d'être placé en rétention. Ces 7 derniers mois, il a été interpellé 5 fois et maintenant il choisit le poste frontière en fonction de l'importance de la salle d'attente du lieu de rétention où il sait qu'il va atterrir.
Ce n'est qu'après plusieurs incidents similaires, au cours desquels on ne lui a fourni aucune explication, qu'il a appris qu'il était arrêté en partie à cause de son nom, et en partie à cause d'une lettre qu'il avait envoyée au Toledo Blade (journal en ligne), où il critiquait la politique de Bush concernant Israël et l'Irak.
La première fois, il avait été détenu dans une petite pièce, surveillé par deux hommes armés, pendant que sa femme et ses enfants attendaient dans une salle commune plus vaste.
Pendant qu'on interrogeait son mari, il lui avait été interdit de retourner à la voiture, même pour y prendre des couches pour changer leur petit dernier. Une fois libre, Reed a constaté que sa voiture avait été ouverte ("le DVD portable de mon fils avait été cassé, et un Coran décoratif habituellement posé sur le tableau de bord avait été jeté par terre"). Une autre fois, un des gardiens avait tenté de l'intimider avec son pistolet.
(…)
L'esprit de ce qu'il subit se traduit peut-être par ces propos prononcés par un des agents de protection de la frontière: "On devrait les traiter comme on le fait dans le désert. On devrait leur mettre un sac sur la tête et leur attacher les mains bien serrées l'une contre l'autre".

Autre exemple: Nabil Al Yousuf. Pas exactement le genre à figurer parmi les dix premiers de la liste des élus des "masses tourmentées", pas non plus le profil du terroriste (sauf si, évidemment, on estime être personnellement en guerre contre l'islam ou le monde arabe).
D'après l'article d'Ellen Knickmeyer dans le Washington Post, Yousuf, haut dignitaire de l'émirat de Dubaï, subit toujours le même rituel exaspérant quand il vient aux Etats-Unis:
Un responsable de l'immigration de l'aéroport récupère le passeport de Yousuf, le met dans une enveloppe jaune et fait signe de la main.
(…) Et Yousuf, à qui on donne du "votre Excellence" dans son pays, est emmené dans une pièce miteuse. Il attend son tour en compagnie de gens qui ont trafiqué leur visa ou qui dissimulaient de la drogue … On l'interroge, on lui prend ses empreintes digitales et on le photographie.
Malgré les souvenirs émus qu'il a de l'époque où il suivait les cours à l'Université dans l'Arizona ou en Georgie, Yousuf a décidé d'envoyer son fils à l'université en … Australie. (De plus en plus d'Arabes envoient désormais leurs enfants faire des études supérieures ailleurs qu'aux US. En particulier en Australie, qui a dépassé les Etats-Unis en nombre de candidatures cette année).

C'est cela, la "sécurité intérieure" à l'heure actuelle aux Etats-Unis. C'est cadenasser le pays. Et cela recouvre les vociférations des garde-frontière, les réflexions odieuses dans la salle d'attente, la cellule crasseuse, les menottes, voire les chaînes.
C'est être humilié. C'est le manque total de modulation ou de modération.
Si vous venez ici aujourd'hui, vous avez de forte chances de subir le même traitement que les "masses tourmentées", que vous soyez citoyen américain, personnalité en visite semi-officielle, ou touriste étranger (même le sénateur Ted Kennedy s'était retrouvé à plusieurs reprises dans le fichier "no fly" – interdiction de prendre les lignes aériennes intérieures– sans qu'on lui ait jamais fourni d'explication valable).
Ces trois cas de figure sont des instantanés pris à la frontière d'un pays où la présomption d'innocence a été progressivement vidée de son sens.

Sans nouvelles de nulle part

Mais, jusque là, nous n'avons évoqué que ceux qui ont eu de la chance. Erla Ósk, Zakariya Muhammad Reed, and Nabil Al Yousuf ont, malgré tout, réussi à rentrer chez eux relativement rapidement.
Au cours des dernières semaines de l'année 2007, une petite vague d'articles de presse donnait des versions plus extrêmes du bouclage des frontières lancé fin 2001 par l'administration Bush. Des cas où, après les vociférations des gardes-frontière puis les portes qu'on claque derrière vous, l'espoir de retour dans son pays ne tient plus qu'à un fil.

Prenez, par exemple, l'article du Washington Post du 1 décembre où le journaliste Craig Whitlock lève le voile sur une nouvelle petite partie du réseau mondial des prisons secrètes de la CIA.
Nous savions déjà que la CIA avait créé et dirigé ses propres prisons en Europe de l'Est et sans doute en Thaïlande; qu'elle avait un réseau de sites secrets en Afghanistan, comme le Salt Pit près de Kaboul; quelle avait peut-être utilisé l'île "britannique" de Diego Garcia dans l'Océan Indien, de même que des navires américains, militaires et éventuellement marchands, pour détenir des prisonniers à l'abri des regards indiscrets de toute autorité extérieure, voire des visites de la Croix Rouge Internationale; qu'elle louait une flotte aérienne de jets privés et que ceux-ci étaient utilisés pour transporter jusqu'à ses propres "sites noirs" les personnes soupçonnées de terrorisme qu'elle enlevait dans la rue ou dans les zones de combats partout sur la planète ou bien qu'elle "remettait" pour raison "extraordinaire" aux prisons et aux chambres de torture en Syrie, en Egypte, en Ouzbékistan, ou dans d'autres pays où les agents n'avaient aucun scrupule à torturer et à brutaliser les prisonniers.
Whitlock, parvient, pourtant, à ajouter une nouvelle pièce au puzzle des prisons secrètes de la CIA: une "bâtisse impressionnante" aux abords d'Amman en Jordanie.
Il se trouve que cet endroit est le siège du "General Intelligence Department", le service de renseignements de Jordanie, une puissante agence de sécurité et d'espionnage (et l'allié le plus proche de la CIA au Moyen-Orient).
Connu pour être un lieu où la torture se pratique librement, il a servi de base de transit aux "prisonniers de la CIA capturés dans d'autres pays".
"Les premiers terroristes présumés enlevés par des agents secrets étaient, apparemment, transportés en avion en Jordanie pour être incarcérés dans ce bâtiment avant que Guantanamo soit complètement opérationnel ou que la CIA ait aménagé ses propres prisons secrètes. C'est là que les prisonniers étaient soustraits à la vue de tous, même de la Croix Rouge internationale.

Pour ne citer qu'un des exemples donnés par Whitlock:
"Jamil Qasim Saeed Mohammed, étudiant en microbiologie originaire du Yemen, avait été enlevé au cours d'une opération américano-pakistanaise à Karachi quelques semaines après le 11 sept, soupçonné de financer des opérations d'Al-Qaida.
Des témoins ont raconté avoir vu des hommes masqués le faire monter dans un avion Gulfstream V à l'aéroport de Karachi le 24 oct. 2001. Les plans de vol prouvent que l'avion était affrété par une compagnie aérienne dépendant de la CIA et qu'il est parti directement pour la Jordanie.
On n'a plus jamais revu Mohammed depuis.
(…)
C'est en décembre, également, à la faveur du procès contre Jeppesen que nous en avons appris davantage sur ces "sites noirs" de la CIA où étaient incarcérées, isolées et soumises aux "techniques d'interrogatoires améliorés" les "cibles de la plus haute importance".

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Basmillah

Mohamed Farag Ahmad Bashmilah, originaire du Yemen, était arrêté, en 2003, à Amman par les Jordaniens, puis torturé jusqu'à ce qu'il signe des "aveux complets" (d'actes qu'il n'avait pas commis). Il a ensuite été remis à la CIA et emmené dans une prison à Kaboul.
Il a raconté en détail ce qu'ont représenté pour lui les fameuses "techniques d'interrogatoires améliorés" que l'administration Bush cautionne avec tant d'enthousiasme. A la fin, alors qu'il était détenu par la CIA, Bashmilah, a tenté plusieurs fois de se suicider, dont une fois où il s'était ouvert les veines puis avait écrit avec son sang "Je suis innocent" sur un des murs de sa cellule.

Voici quelques extraits de ce qu'il a raconté à Amy Goodman, de "''Democracy Now!"'' sur ce qu'on lui avait fait subir pour préparer son transfert en taxi aérien pour l'enfer d'un site noir de la CIA.

"Ensuite, ils m'ont mis des sortes de petits bouchons en plastique dans les oreilles. Puis, ils ont mis de la gaze par-dessus. Et ils ont collé tout ça avec du ruban adhésif renforcé. Puis ils m'ont mis une cagoule sur la tête et, par-dessus tout ça, un casque. Ca c'est pour le haut du corps.
Après, ils m'ont attaché les mains avec une chaîne, et m'ont mis une chaîne aux chevilles, également. Ils ont bouclé une ceinture au-dessus de mon pantalon et m'ont attaché les mains et les chevilles à la ceinture. Tout cela après m'avoir giflé et donné des coups de pied au point que j'ai failli m'évanouir".

Dans sa cellule d'une prison secrète en Afghanistan, raconte-t-il, "au début, j'étais dans le noir complet, comme dans une tombe. Puis, ils ont allumé une lampe. Au-dessus de la porte, il y avait une caméra. Et il y avait de la musique non-stop à plein volume. Et à partir de ce moment-là, ni la lumière, ni la musique n'ont plus jamais été coupées.
Comme l'écrit Mark Benjamin :

"Les chaînes attachées aux chevilles étaient accrochées au mur. Ses gardiens l'empêchaient de dormir, l'obligeant à lever la main toutes les demi-heures pour prouver qu'il ne s'était pas endormi" … (…)
Dix-neuf mois après avoir été incarcéré et brutalisé par la CIA, celle-ci l'a libéré (au Yemen) sans lui donner aucune explication, comme quand on l'avait incarcéré au tout début. Aucune charge de terrorisme ne pesait contre lui. Il n'a pas eu le droit de contacter un avocat. Il n'a vu aucun juge. Il a seulement été libéré, la vie brisée.

Pas de charges, pas d'avocats, pas de juges. Cela devient de plus en plus la norme et c'est l'héritage du monde selon G.W.Bush.
Et c'est ainsi qu'aux vociférations des garde-frontières se superposent les hurlements de terreur poussés dans les cellules du monde entier.

Reportages "embedded" depuis les ténèbres

Un nouveau terme a surgi dans le vocabulaire du Pentagone dans la période Bush. Avec l'invasion de l'Irak, on disait que les reporters étaient "embedded" (incrustés) dans les unités militaires US.
Ce terme (si proche de "in bed with") pourrait avoir des utilisations plus vastes.
On pourrait dire, par ex, que les Américains sont depuis septembre 2001 "embedded" , largement de leur plein gré, dans un nouvel univers où tout est cadenassé et qui se définirait par l'acceptation quasi unanime d'actes de tortures et de brutalités, ainsi que celle du droit d'enlever des personnes (connu sous l'appellation d'"extraordinary rendition") et de développer une sorte de triangle des Bermudes d'injustice à l'étranger, tout cela en s'appuyant sur le postulat que tout être humain est coupable, sauf s'il fait la preuve de son innocence (et parfois même si c'est prouvé).
Ce qui, à l'origine, aurait pu faire figure de mesures d'exceptions urgentes en temps de crise est aujourd'hui devenu une institution.
Qu'on le veuille ou non, ces méthodes caractérisent de plus en plus l'Américain. De cette façon, malgré les discours de l'administration Bush sur la "liberté", l'expression: "le prix de la liberté" a été supplantée par le prix de ce qu'on croit être la "sécurité" ou la "sécurisation".
La couverture médiatique accordée à ces sujets le montre bien. Les affaires ci-dessus, toutes publiées en décembre, égratignent à peine la surface de cet univers. (…). Un simple coup d'œil à d'autres épisodes parus en décembre, dans les journaux de référence essentiellement, et on s'aperçoit qu'ils ont soulevé peu de consternation, ce qui tend à prouver combien tout ceci s'est banalisé.
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