L'incarcération massive des Noirs est devenue une question politique majeure

Sur le sujet épineux de la politique ethnoraciale en Amérique, courante mais rarement reconnue, que ce soit en matière de maintien de l'ordre, de justice ou de sanctions pénales, il y a de bonnes et de mauvaises nouvelles.

La bonne nouvelle, c'est que les membres de l'élite politique des deux grands partis admettent enfin aujourd'hui que l'emprisonnement massif des Noirs pauvres est une mauvaise politique publique, qu'elle est foncièrement injuste, et qu'elle devrait faire partie des questions politiques majeures. Beaucoup s'accordent également à dire que l'augmentation importante de la population carcérale aux Etats-Unis et le déséquilibre "racial" inquiétant n'ont absolument rien à voir avec les pourcentages de consommation de drogue ou les crimes violents.

Le 4 octobre, lors de l'audience publique unique d'un comité réunissant députés et sénateurs à propos de l'incarcération massive, Jim Webb (D), sénateur de Virginie, a indiqué que la multiplication par sept de la population carcérale sur une génération n'avait de lien avec le taux de criminalité "que de nom". C'était si important qu'il l'a répété dans chacune des phrases suivantes, citant un haut responsable du Département de la Justice qui avait déclaré que l'augmentation de la population carcérale aux Etats-Unis depuis 1975 "n'avait pas vraiment de rapport avec la criminalité. Il s'agissait de ce que la solution que nous avions choisie pour répondre à la question de la criminalité".
C'est une bonne nouvelle que les hommes politiques soient enfin prêts à discuter du lourd tribut que doivent payer les familles et les communautés noires à cause de l'incarcération massive des Noirs pauvres.

La mauvaise nouvelle, c'est que beaucoup ont tendance à en rejeter la responsabilité sur les Noirs pauvres eux-mêmes, évitant de parler des entreprises privées qui font des bénéfices grâce à l'augmentation de la population carcérale, des politiques qui ont construit leur carrière à nous vendre leur boniment et du fondement de la société américaine blanche qui se définit fondamentalement comme étant l'exact opposé de ses citoyens noirs pauvres, méprisables et actuellement dangereux.

Comme l'a expliqué Loïc Wacquant au cours de conférences au début de l'année, ce ne sont pas les inégalités des chances à l'école dans les communautés noires qui remplissent les prisons, ni le chômage, ni l'absence d'un des parents, ni le manque de réseaux d'entraide communautaire appropriés.
La plupart de ces indicateurs sont restés relativement stables au cours des générations. Au milieu des années 60, les hommes blancs constituaient la majorité des détenus en Amérique, et le taux de criminalité est resté relativement stable depuis. Mais pour 1000 crimes, l'Amérique incarcère 5 fois plus de personnes qu'en 1975. Et la plus grande partie de ces nouvelles incarcérations, comme nous le savons tous, touche les Noirs pauvres.

Les Noirs ont toujours été considérés comme différents, inférieurs et méprisables, des acteurs marginaux de l'histoire de l'Amérique.
Au cours de ces 35 dernières années, les communautés noires ont été évincées du monde du travail, ont vu leur population pauvre isolée, enfermée à nouveau dans des ghettos, et redéfinie comme méprisable et foncièrement dangereuse. Le gouvernement, l'état lui-même a été remodelé en machine carcérale répressive dont la fonction principale est de maîtriser et de contrôler cette population noire pauvre, méprisable, honteuse et dangereuse.

L'isolement géographique des populations noires pauvres permet des opérations sélectives de maintien de l'ordre, de justice et de mise en détention sans qu'il y ait besoin de créer des lois spécifiques qui s'adresseraient explicitement aux Noirs. Et cette politique est rendue possible à la fois parce que l'Amérique blanche s'estime intrinsèquement différente et distincte des populations noires pauvres et méprisables et que les élites politiques noires n'ont rien dit.

Il est grand temps que la question de l'incarcération massive des jeunes Noirs pauvres devienne une préoccupation politique majeure et qu'elle le reste jusqu'à ce que les choses aient changé.
C'est de cela qu'il s'est agi à Jena.
Il est temps qu'un nouveau mouvement de masse de nos communautés noires dénonce le silence complice des élites politiques noires sur l'emprisonnement massif des Noirs, un mouvement qui rendrait impossible la poursuite de ces politiques publiques iniques.

Bruce Dixon est rédacteur en chef du "Black Agenda Report".

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Dossier complémentaire:

Jena: les événements
(en anglais)

La gangrène vient des élites ...
Prix Nobel de Médecine et raciste de base
http://www.rfi.fr/actufr/articles/0...

Voir aussi:

Strange Fruit par Nina Simone


Nina Simone (Strange Fruit)

Strange Fruit (words and music by Lewis Allan, 1946)

Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Pastoral scene of the gallant South
The bulging eyes and the twisted mouth
Scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh

Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to ripe, for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop!

Chanté initialement par Billie Holiday (1915-1959)
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Mona Chollet et Loïc Wacquant

Travail précaire, incarcération massive et ségrégation ethnique
mona Chollet , 2004
http://1libertaire.free.fr/Wacquant...
et:
http://1libertaire.free.fr/Wacquant...
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En anglais: le sénateur démocrate Webb sur l'incarcération massive en Amérique
Virginia Senator Webb Hosts Hearing on Mass Incarceration in America

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AUTRES ARTICLES

Des chiffres qui parlent
Jena-6--arrest-rates--in-ny.jpg

New York City Is Hell for Pot Smokers

Traduction libre

New York, l'enfer pour les fumeurs de cannabis

Une étude du National Development Research Institute (NDRI) – un groupe de réflexion indépendant spécialisé sur la question de toxicomanie, publiée au début de l'année 2007 et intitulée "les disparités ethniques dans les arrestations pour possession de marijuana à NYC", analyse les données entre 1980 et 2006.
Cette étude s'intéresse plus particulièrement au nombre effarant de contrevenants arrêtés pour avoir fumé de la marijuana en public. Si la possession de moins de 25 grs de marijuana n'est sanctionnée par l'état de NY que d'une amende, à NY city, ce délit mineur peut valoir jusqu'à 5 jours de prison.
Cette étude montre bien que la classe sociale et l'appartenance ethnique déterminent largement qui est visé dans la guerre contre la consommation de cannabis.

Parmi plus de 395,000 suspects arrêtés à NYC pour avoir fumé ou avoir été en possession de cannabis, près de 336.000 (85%) étaient soit noirs soit latinos.

Or, noirs et latinos réunis ne constituent qu'environ la moitié de la population de New York.

Et cette discrimination n'est pas seulement limitée aux interpellations: le rapport indique que les Noirs ont 2,66 fois et les latinos près de 2 fois plus de chances d'être présentés devant un juge que les Blancs.
Les deux groupes ont, de plus, deux fois plus de chances d'être condamnés (avec inscription dans le casier judiciaire) pour possession de cannabis.
Et les Noirs ont 4 fois plus de chances (3 fois pour les Latinos) de prendre de la prison ferme.

D'après les statistiques des services de Justice criminelle de l'état de NY (NYS CJS), dans les années 1980, il y avait en moyenne 2000 arrestations par an pour possession de cannabis.

Ces arrestations étaient tombées à 774 en 1991 avant de remonter en flèche (34.000 en 1999) sous le règne du maire Rudolf Giuliani (NDLT: celui de la "tolérance zéro" et des bavures policières, grand gourou de la répression violente qu'est allé consulter en son temps notre président qu'on a).

C'est en 2000 qu'il y a eu le plus d'arrestations (51.269), mais le nombre avait connu une baisse après 9/11.

Et, après une remontée progressive, en 2006, près de 32.000 personnes étaient arrêtées pour possession de cannabis, parmi lesquelles 87% étaient latinos ou noirs.

Et depuis 2000, on en arrive au chiffre effarant de 265.738 arrestations.
Pire encore, les chiffres du NYS CJS montrent que parmi ceux qui ont été arrêtés en 2006, il y a eu beaucoup plus de condamnations à de la prison ferme que dans les années précédentes, ce qui montre que les juges condamnent plus sévèrement les délits mineurs concernant les drogues douces.
Cependant, l'enquête du NDRI n'apporte aucun élément permettant de conclure que l'augmentation des arrestations ou la sévérité des peines a contribué à la baisse des crimes et de la violence.

En revanche, l'étude affirme que cette augmentation des arrestations a eu un impact important et disproportionné sur les communautés noires et latinos qui sont injustement sanctionnées et stigmatisées.

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Article 3
Crack Users Do More Time Than People Convicted of Manslaughter By Jessica Pupovac, AlterNet
Posted on October 17, 2007

Traduction libre

Les consommateurs de crack font davantage de prison que les auteurs d'homicides involontaires.

La mort d Alva Mae Groves le 9 août cette année est passée totalement inaperçue sauf pour sa famille et ses co-détenues de la prison fédérale de Tallahassee, où elle résidait depuis ces 13 dernières années. Avec très peu d'instruction, une vie de misère, elle avait élevé ses 9 enfants, souvent sans l'aide de son mari violent.
C'était son fils qui se livrait à une activité que sa famille et les voisins désapprouvaient mais certains de ses clients ont prétendu qu'elle leur apportait la marchandise quand le fils n'était pas là.
En 1994, Alva Mae "Granny" Groves a été incarcérée pour avoir cherché à échanger du crack contre des bons de nourriture.

"Le seul argent que je recevais venait de SSI (Supplementary Security Income) et du petit revenu que je tirais de la vente d'œufs de mes poules (j'avais environ une centaine de poulets)", racontait Alva Mae dans une lettre écrite peu de temps avant sa mort, pour solliciter une grâce afin de pouvoir finir ses jours auprès de sa famille.
"Je faisais également des ménages quand je pouvais et je vendais des bonbons et des boissons aux enfants qui revenaient de l'école l'après midi".
Parce qu'elle avait refusé de témoigner contre son propre fils, parce qu'elle avait des économies à la banque, et plus particulièrement à cause du système pénal actuel, elle avait été condamnée à 24 ans de prison ferme à l'âge de 72 ans.

Le crack est puni actuellement beaucoup plus sévèrement que les autres drogues, principalement à cause de la réaction face à l'engouement qu'il y avait eu au début de son arrivée sur le marché.
Cette mesure, expliquait le Congrès, était destinée à "protéger la communauté noire".
Et c'est la communauté noire (où, par ex, en 2006, plus de 4/5ième des contrevenants étaient noirs) qui souffre le plus de cette législation qui perdure depuis 20 ans.
Les lois de 1986 pour lutter contre la drogue ont eu un effet dévastateur sur le système judiciaire US, où les incarcérations pour détention de drogue sont passées depuis 1980 de 41 000 à près de 500 000, une augmentation de 1100%.
Près de 6 personnes sur 10 détenues dans les prisons de l'état pour possession drogue n'ont commis aucun acte de violence ou ne se sont pas livrées à une activité intense de revente de drogue mais sont souvent condamnées à des peines bien plus lourdes que les gros dealers.

Des personnes prises en possession de drogue en 2004 ont été condamnées à 10 ans de prison en moyenne alors que, par ailleurs, la moyenne était 2,9 ans pour homicide, 3,1 pour agression et 5,4 ans pour abus sexuel.
De nombreuses voix se sont élevées pour critiquer cette loi et parmi elles, des législateurs, des membres de la police et même des juges fédéraux mais, comme le dit Monica Pratt, porte-parole pour l'association "Familles contre les peines planchers obligatoires:" Parce que les peines planchers ont été essentiellement appliquées à la communauté noire et aux pauvres, il n'y a pas eu de volonté politique pour changer les choses".

Jusqu'à présent.

Les mobilisations massives à Jena le mois dernier ont mis en lumière les disparités persistantes qui existent dans le système judiciaire américain. Actuellement, diverses actions entreprises au Congrès, entre autres, pourraient conduire à une réforme prochaine.
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Les adversaires de cette législation dénoncent tous la disparité des peines entre le crack et la poudre de cocaïne, deux drogues de composition identique. La seule différence, disent-ils, c'est qui les fabrique et dans quels quartiers on les trouve.
Un dealer de cocaïne doit être pris avec plus de 500 gr de poudre (deux tasses) pour se voir condamné à la même peine que celui qui est arrêté avec 5 gr de crack (l'équivalent de 2 sachets de sucre en poudre - aux USA).

Puisque le crack s'obtient en faisant chauffer de la poudre de cocaïne mélangée avec du bicarbonate de soude et une autre base avant d'arriver dans la rue, ce produit sert à infliger des peines plus lourdes aux petits revendeurs qu'aux gros dealers qui vendent le produit brut.
Et ainsi, d'après les chiffres de l'USSC, les petits dealers sont punis 300 fois plus sévèrement que les gros trafiquants de cocaïne internationaux si on s'en tient au nombre de grammes saisis.

Une nouvelle législation, censée prendre effet le 1° novembre, devrait aligner les peines pour possession de crack sur celles de cocaïne pure. Si elle est appliquée, cela veut dire que l'effet rétroactif réduirait les peines d'environ 19500 détenus actuellement en prison.

Cependant, d'après Hampton, officier de police à la retraite , le problème du crack qui empoisonne de nombreuses communautés pauvres dans toute l'Amérique ne sera pas réglé si on n'admet pas qu'il faut apporter des solutions autres que la répression.

S'ils voulaient vraiment faire quelque chose, ils choisiraient de traiter l'addiction des consommateurs de crack de la même façon qu'ils le font pour ceux de cocaïne. Il faut considérer ce type de toxicomanie comme une maladie. C'est un autre problème inhérent à la disparité, il n'y a pas que les peines de prison mais aussi les traitements à disposition".
"Et finalement, si on se préoccupait des problèmes systémiques de notre société: le manque de logement, la pénurie d'emplois, le manque d'instruction, il y aurait moins de dealers dans les rues".

Jessica Pupovac is an adult educator and independent journalist living in Chicago.

http://www.alternet.org/drugreporte...

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Note perso

Tout cela parle de soi-même, non?

Et , il est loin ce temps où toute une population opprimée vivait dans l'espoir que donne l'enthousiasme de la lutte convergente et solidaire.
Mais, ce qu'on te donne d'une main, on finit par te l'arracher de l'autre. Rien n'est jamais acquis et définitif .
Et la revanche est terrible.
Parce qu'ils sont sans pitié.

Les symboles des illusions perdues.

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MLK.
Discours à Washington devant 250.000 personnes après une longue marche pour rallier la capitale.
"I have a dream".
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Et Rosa Parks, dont la légende veut qu'elle ait servi de catalyseur au mouvement pour les droits de citoyens des Noirs. Et dont l'acte de rébellion isolé dans un bus aurait déclenché à lui seul une longue grève des transports à Montgomerry.
En fait, sans rien enlever au courage ni au mérite de Rosa Parks, cette action dans le bus était prévue depuis des mois, comme les actions non-violentes de résistance antérieures et postérieures à celle-ci.
Rosa Parks , une femme remarquable.
Comme beaucoup d'autres dont le nom n'est pas passé à la postérité.