Pourquoi l'aide alimentaire US profite au Big business et pas aux populations touchées par la famine.

Les adversaires des politiques d'aide alimentaire des Etats-Unis les accusent d'être inefficaces, voire peut-être nuisibles.

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Le mois dernier, à la surprise générale, CARE, une des organisations humanitaires les plus importantes au monde, a annoncé qu'elle avait pris la décision de refuser 45 millions de dollars d'aide alimentaire américaine, mettant sous les feux des projecteurs une pratique que l'association estime être probablement plus préjudiciable qu'utile aux populations frappées par la famine.
En disant que la politique d'aide alimentaire US est inefficace, peu cohérente, voire nuisible, pour lutter contre l'insécurité alimentaire, CARE signifie que "trop, c'est trop!", dit Bob Bell, directeur de l'équipe de coordination des ressources alimentaires de CARE.

Cette décision arrive au moment où d'autres organisations humanitaires demandent que le Congrès américain réécrive le texte sur l'aide alimentaire avant de reconduire la "Farm Bill 2007" (loi agricole) ce mois-ci afin que cette aide bénéficie en premier lieu aux populations qui souffrent de la famine.

Les Etats-Unis sont le pays qui fournit le plus d'aide alimentaire à l'étranger dont plus de la moitié est destinée à lutter contre la famine, un total d'environ 4 millions de tonnes de nourriture par an.

Telle qu'elle est gérée actuellement, l'aide alimentaire américaine tombe d'abord dans l'escarcelle des grands groupes agroalimentaires et des compagnies maritimes. Selon la législation actuelle, au moins 75% de cette aide doit avoir été produite et conditionnée aux USA, puis acheminée sur des bateaux sous pavillon américain.

Contrairement à la plupart des autres pays qui distribuent gratuitement la nourriture, les Etats-Unis en vendent une partie aux gouvernements à qui elle est destinée, ou bien permettent qu'elle soit monétisée, système qui consiste à récupérer l'argent de la vente de l'aide alimentaire pour financer les projets de développement. De plus, alors que la plupart des pays donnent de l'argent pour financer l'aide alimentaire, les US exigent de faire des dons en nature.

En 2002, Richard Lee, porte-parole du Programme alimentaire mondial des Nations Unis (le PAM), disait à Greenpeace que pour lutter contre la famine il était préférable de donner de l'argent plutôt que de la nourriture.
"Nous préférons les dons en espèces car ils offrent davantage de souplesse – l'argent nous permet d'acheter la nourriture localement, de bénéficier d'une marge de manœuvre plus importante et également de réagir plus rapidement", expliquait Lee à Greenpeace. "L'argent, nous permet de tirer davantage de profit de l'aide envoyée. On peut aller plus vite en besogne car l'argent nous permet d'acheter ce dont on a besoin au moment où on en a besoin".

L'Institut pour une Politique Agricole et Commerciale (Institute for Agriculture and Trade PolicyIATP - –organisme de défense des petits exploitants agricoles, déclare que la politique d'aide alimentaire américaine est semée d'embûches.
Sophia Murphy, conseillère à l'IATP dit que, si toute aide alimentaire a ses défauts, l'aide américaine est bien plus contraignante que la plupart des autres systèmes à cause d'une série de restrictions qui servent les intérêts du pays et non pas les populations au nom desquelles ces programmes sont financés.
Parce que la plupart de l'aide alimentaire doit provenir des Etats-Unis, il faut parfois des mois pour qu'elle parvienne, parfois trop tard, jusqu'aux populations en crise, ou comme l'indique Murphy, à un moment où cette aide peut venir concurrencer la production locale, au lieu de faire la soudure entre deux récoltes".

De plus, le fait que l'aide alimentaire soit tenue d'être acheminée par des compagnies maritimes américaines augmente encore son coût.
Un rapport récent du GAO (Government Accountability Office – cour des comptes US) constate que l'augmentation du prix du transport et des activités commerciales a réduit les livraisons d'aide alimentaire de près de la moitié. Pour l'un des programmes d'aide, l'étude du Gao montre que le coût du transport des marchandises engloutit 65% de l'ensemble des dépenses.

Si l'arrivée de l'aide à un moment inopportun peut contribuer à l'effondrement des économies locales, il en va de même pour la monétisation. Avec ce système, les ONG qui interviennent pour distribuer l'aide alimentaire d'urgence vendent la production agricole américaine abondamment subventionnée souvent à des prix inférieurs aux coûts de production, ce qui exclut toute concurrence locale.
"Si on ne prend pas les précautions nécessaires, la vente de produits agricoles américains fait baisser les prix de la production locale sur les marchés locaux, ce qui entraîne une baisse de la production agricole alors que l'objectif est de l'encourager", explique Murphy.

Yifat Susskind, directrice de la communication de l'association humanitaire "Madre", pense que cette pratique est extrêmement préjudiciable. "Cela a entraîné à une très grande échelle le démantèlement des économies locales, la ruine et l'exode de millions d'agriculteurs dans le monde".
Yifat Susskind affirme que ce résultat catastrophique est "exactement l'inverse de ce qui se passerait si la nourriture était achetée à des producteurs installés près du lieu où l'aide alimentaire est à apporter d'urgence".

Madre, IATP et d'autres organismes préconisent que l'aide alimentaire provienne de productions locales ou d'endroits plus proches des populations en situation critique.

De plus, ajoute Susskind, mettre sur le marché des produits subventionnés, c'est injuste parce que les gouvernements de la plupart des pays "n'ont pas le droit, par le biais d'accords commerciaux instaurés par d'autres pays riches, d'accorder les mêmes subventions que celles que reçoivent les gros producteurs aux US".
Ces mêmes accords commerciaux de libre-échange restent souvent en vigueur même quand les populations sont frappées par la famine.

"On pense à tort que l'aide alimentaire c'est de l'aide humanitaire, mais l'aide alimentaire est structurée de façon à répondre à l'ensemble des objectifs de la politique étrangère américaine" dit elle.
"Ce qui se passe, entre autres, c'est que l'aide alimentaire en tant qu'aide humanitaire est en totale contradiction avec la politique économique globale et, c'est ainsi que les politiques néolibérales et les accords commerciaux existants contraignent les pays à cesser la culture de produits destinés à la consommation locale et à passer à une agriculture destinée à l'exportation".

Le Département de l'Agriculture aux USA (USDA) et USAID (United States Agency for International Development), les agences qui ont la charge d'organiser l'assistance alimentaire, n'ont pas souhaité répondre à notre demande d'interview. Mais le site Web d'USAID confirme les déclarations de Susskind selon lesquelles la politique d'aide alimentaire est conçue pour servir les intérêts américains. Un document publié en 2006 par USAID spécifie que l'aide américaine aux pays étrangers "doit chercher à utiliser l'aide bilatérale aux pays étrangers pour construire un monde plus sûr, plus démocratique et plus prospère qui permette d'améliorer notre propre sécurité nationale".

Et, ironie du sort, il est fort probable que la politique d'aide alimentaire aux Etats-Unis crée actuellement de la famine à cause des coûts environnementaux de ce programme. Cette politique s'appuie sur l'agriculture et l'élevage industriels, énormes sources de pollution qui contribuent au réchauffement climatique.

Comme le fait remarquer Susskind, les premiers effets du changement climatique "se font sentir dans les endroits où les populations ont le moins de ressources pour s'adapter. Or, ce sont ces mêmes pays qui sont candidats à l'aide alimentaire".

Comme si l'instabilité environnementale ne frappait pas suffisamment fort, l'aide alimentaire américaine joue avec la santé des populations en leur distribuant d'office des produits alimentaires GM .
Le programme alimentaire mondial annonçait en 2002 qu'il livrait secrètement depuis sept ans des produits OGM en provenance des USA à destination des pays en difficulté.

De même que les grands groupes industriels empochent des bénéfices sur le dos des populations frappées par la famine, les ONG qui s'occupent des populations locales profitent du système mis en place aux Etats-Unis. L'argent encaissé grâce à la revente de l'aide alimentaire sert de revenu aux ONG.
"Il y a un conflit d'intérêt évident dans cette politique" dit Susskind.

En refusant les 45 millions de dollars d'aide, CARE vide complètement ses caisses. Mais Bell (NDLT: de "CARE") dit que si l'organisme a bénéficié de la monétisation, "la philosophie de notre organisation consiste à nous efforcer d'utiliser l'aide alimentaire de la façon la plus efficace possible".
Après l'annonce de CARE, l'Alliance pour l'Aide Alimentaire (Alliance for Food Aid), une coalition d'ONG comprenant World Vision, Feed the Children, et La Croix Rouge américaine, a pris la défense de la monétisation.
Ellen Levinson, directrice de l'Alliance a déclaré dans une conférence de presse: "Si une organisation a décidé de refuser ces programmes d'aides, il reste de nombreux autres organismes qui estiment que cette aide alimentaire est un outil primordial dans la lutte contre la famine".
L'Alliance n'a pas souhaité répondre à nos questions.

D'après Murphy, beaucoup d'ONG défendent le système "parce qu'il est une source de revenu importante pour le développement qui ne serait vraisemblablement pas remplacée en cas de révision de ces programmes; personne ne s'attend à ce que le Congrès accepte de compenser les fonds obtenus grâce à la vente de l'aide alimentaire. Même si l'aide alimentaire telle qu'elle est utilisée actuellement est largement inefficace, de nombreux projets de développement dépendent maintenant, pour fonctionner, des fonds générés par cette aide".

Bell explique que même si CARE comprend le dilemme des ONG, étant donné la longue liste de problèmes liés à l'aide alimentaire, "il faut se poser la question:"Est-il possible de fonctionner différemment?".

Pour Bell et pour d'autres organismes, cela voudrait dire ne plus imposer que l'aide alimentaire provienne des surplus de production en Amérique, mettre fin à la monétisation et adopter un système de donations en espèces.

En mars dernier, parmi ses diverses propositions concernant la Farm Bill, l'administration Bush suggérait que 25 % du budget de l'aide alimentaire soient affectés à l'achat de la production locale et régionale, en lieu et place des livraisons de produits alimentaires en provenance des Etats-Unis.
Mais même si la Chambre des Représentants n'a pas retenu cette condition dans sa version de la Farm Bill, les associations continuent de tenter d'influencer les membres du Congrès pour qu'ils l'incluent dans la loi qu'ils vont voter le mois prochain.
En 2005, à l'injonction de l'agrobusiness, des compagnies maritimes et des ONG, le Congrès avait rejeté cette même proposition.

Murphy indique qu'il faut définir les priorités sur le long terme pour garantir la sécurité alimentaire dans les régions touchées.
Parallèlement, Madre attire l'attention sur ce que Susskind appelle une politique d'aide alimentaire "corrompue et nuisible".
"Il est véritablement criminel que la bureaucratie et des motivations vénales fassent obstacle à l'assistance à ceux qui souffrent de la famine".

Megan Tady is a National Political Reporter for InTheseTimes.com. Previously, she worked as a reporter for the NewStandard, where she published nearly 100 articles in one year. Megan has also written for Clamor, CommonDreams, E Magazine, Maisonneuve, PopandPolitics, and Reuters.

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NOTES

Voir une analyse intéressante:
L'Afrique au-delà de la famine
Famine, maladies et pauvreté en milieu rural : de nouvelles stratégies s'imposent

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Distribution de vivres au Niger

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Suivi nutritionnel

2 photos tirées du blog:
http://www.u-blog.net/niandouibrahi...

Note perso

Tout ce qu'ils touchent, ces pourris, c'est pour faire du beurre sur le dos des pauvres. Et rien, mais alors vraiment RIEN ne passe entre les mailles de leur filet.

En Afrique, en Inde, des voix s'élèvent, mais elles sont encore bien timides.

Et puis, chapeau, CARE, pour avoir refusé de participer au système.

Combien d'autres vont le faire?