"Nowhere woman"

Elle était fan des Beatles, volubile et excentrique mais quand elle est partie s'installer dans la ville de ses idoles, sa vie a tourné au cauchemar.
Sarah Boseley nous raconte la mort solitaire d'une Eleanor Rigby des temps modernes.

Eleanor Rigby picks up the rice in the church where a wedding has been
Lives in a dream
Waits at the window, wearing the face that she keeps in a jar by the door
Who is it for?

http://www.youtube.com/watch?v=boc7...

Olivia Trevelyan-Thomson avait construit un sanctuaire à ses idoles dans son appartement de Londres, petit mais impeccablement bien tenu. D'un côté de la table, il y avait une photo de Diana. De l'autre, un portrait de John Lennon. Mais c'était les Beatles, pas la princesse qu'elle adulait. "All you need is love", disait-elle souvent aux gens. "Give peace a chance".

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Son appartement se situait dans le quartier de Maida Vale, où elle avait été élevée dans un certain confort et une certaine aisance financière. Elle était connue et appréciée dans le quartier pour être une joyeuse excentrique qui portait des jupes élégantes pour aller à la pharmacie ou à la laverie automatique. Mais malgré sa vie agréable à Londres, son idée c'était d'aller s'installer à Liverpool, berceau des Beatles.

Elle appelait cela son pèlerinage et quand elle est partie s'installer dans un appartement du quartier de Kensington à Liverpool en 2002, elle l'a appelé le Gîte d'étape du pèlerin (Pilgrim's Rest Cottage).

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Quatre ans plus tard, en décembre 2006, elle mourait d'hypothermie. Elle avait 54 ans, vivait seule et n'avait aucun ami. Une Eleanor Rigby moderne. On ne l'a retrouvée morte dans son salon que plusieurs jours après.

Sans Patricia Owen, une voisine de l'époque de Londres que Trevelyan-Thomson avait nommée exécutrice testamentaire, la vie de Trevelyan-Thomson au cours de ces quatre années aurait fini à la décharge publique. Owen a passé ces six derniers mois à étudier des documents et à interroger les gens.

C'était la seule personne présente à l'enquête judiciaire - même le policier qui avait constaté le décès ne s'était pas présenté. Alors, elle a fait ajourner l'enquête. Pour Owen, aucune mort ne doit passer inaperçue, et il y avait des questions dont elle voulait la réponse. Et plus elle en découvrait, plus elle avait envie d'en savoir davantage.

Trevelyan-Thomson, qui avait été suivie par les services de soins psychiatriques de proximité, avait, en avril de l'année dernière, lancé un curieux appel de détresse. Elle avait fait couper sa ligne téléphonique et l'électricité et s'était rendue à l'hôpital St Mary du district de Paddington, à Londres, demandant à ce qu'on la protège des "terroristes urbains". Mais elle avait été redirigée vers l'hôpital à Liverpool où elle avait passé un mois, pour être ensuite confiée aux praticiens des services de soins psychiatriques de proximité qui ont, pour finir, classé son dossier. Six mois plus tard, elle mourait.

Owen explique: "Le fait qu'ils aient classé son dossier, c'est absolument abominable. Ce n'est pas comme si elle était passée entre les mailles du filet. Là, elle a carrément été abandonnée."

Mersey Care Trust tient à dire qu'ils n'auraient rien pu faire de plus parce que Trevelyan-Thomson avait clairement dit qu'elle ne voulait pas que l'équipe des services de soins psychiatriques du district s'occupe d'elle. Mais cela l'a laissée dans un isolement complet. Elle n'avait pas d'amis, pas de famille, aucun contact avec les services sociaux, pas même la visite hebdomadaire d'une aide ménagère.

Trevelyan-Thomson a abondamment décrit sa vie et sa maladie. "On vous traite comme des personnes sans âme, sans intégrité et de toute évidence sans cœur", écrivait-elle en février 2000. "Vous ne vous entendrez jamais avec personne, de toute façon, et vous ne serez jamais amoureuse, puisque vous n'avez pas droit au bonheur. Vous avez des troubles psychologiques. C'est le pire tabou dans la société, plus que le Sida, l'inceste, voire la mort. Vous n'aimez pas dire que vous avez des problèmes psychologiques parce qu'alors, les gens ne vont pas vous aimer. Comme le disait John Lennon, 'l'amour, c'est vouloir être aimé'".

Au cours de l'été 2001, elle avait enregistré ses pensées sur cassette, et elle les avait ensuite consignées sur papier – une vaste réflexion sur l'image corporelle, la célébrité, la famille royale, la fraternité et l'amour. "Un peu d'amour mène loin", dit-elle. "Je ne suis pas actrice. Je ne suis pas mannequin, je ne suis qu'une personne ordinaire avec une capacité d'amour extraordinaire, c'est moi, ça".

Elle explique qu'à vingt ans, on l'a diagnostiquée schizophrène et maniaco-dépressive mais, bien qu'elle affirme avoir un jour sauté d'une fenêtre du troisième étage, elle était très équilibrée. Elle prenait consciencieusement son traitement, croyant, répétait-elle dans son style flamboyant, qu'elle serait "vraiment folle" sans ses cachets. Elle avait travaillé dans l'administration pendant 20 ans mais avait pris sa retraite anticipée en 1991.

Owen l'a connue à la fin de l'année 2000, alors qu'elles faisaient partie d'une association pour personnes atteintes de handicaps divers créée par la mairie du district de Westminster. "C'était une personne incroyablement gaie et sociable. Elle était intelligente, volubile et d'une nature enjouée."

Quand elle est partie pour Liverpool, c'était avec la bénédiction de son psy qui savait combien elle tenait à aller vivre là bas et n'avait pas de raisons de penser qu'elle aurait des problèmes. Elle avait obtenu un logement social, mais dans un quartier où la régnaient violence, la criminalité et la prostitution.

Dans une de ses premières lettres à Owen, elle racontait qu'elle était heureuse. Elle se rendait aux visites biannuelles de l'équipe de soins psychiatriques du district dont elle dépendait désormais. Dans son dossier, les praticiens avaient relevé le soin qu'elle apportait à sa tenue vestimentaire et la cohérence de son discours. Mais aucun ne s'était intéressé à sa vie personnelle, ni à l'absence d'amis ou de famille.

Des difficultés financières

Puis, elle a, semble-t-il, rencontré des problèmes. Un jour, les vitres de son appartement au rez-de-chaussée ont été cassées et elle est arrivée aux urgences en août 2004 avec des coupures sur les jambes après être tombée en sortant de l'appartement en courant, croyant à un cambriolage. A l'hôpital, elle a raconté qu'elle avait des problèmes d'argent, dus en grande partie à un emprunt bancaire qu'elle avait du mal à rembourser. "Elle est censée rembourser 259 livres par mois, ce qui ne lui laisse que 4 livres par semaine pour vivre", dit le rapport. Elle est repartie avec les coordonnées du Citizens Advice Bureau, un organisme caritatif qui vient en aide aux personnes en difficulté.

L'association lui a fait avoir un appartement au premier étage, mais à deux pas de son ancien logement. Les gens qui la connaissaient de vue disent qu'elle sortait de l'ordinaire. Elle était vêtue de noir et engageait volontiers la conversation avec les gens dans la rue.

Malheureusement, elle avait quitté un quartier à Londres où elle était connue et où l'excentricité était acceptée pour s'installer dans un quartier de Liverpool où son excentricité qui la démarquait des autres en faisait une cible. "All you need is love" était sa phrase favorite, mais elle n'a rencontré que du rejet.

Quelques jours avant sa chute, Trevelyan-Thomson s'était rendue à l'hôpital dans la soirée, leur expliquant qu'elle n'avait plus de cachets qu'elle prenait pour la nuit et qu'elle avait peur de ne pas dormir et de retomber dans la dépression. Le questionnaire sur l'état d'esprit du patient qu'elle y avait rempli révélait un intense désarroi.
A la phrase:"Je me suis sentie terriblement seule et isolée", elle avait coché "la plupart du temps".
Et à: "Je me suis sentie capable d'assumer en cas de pépin", elle avait coché: "pas du tout".

Le 3 avril de l'année dernière, Trevelyan-Thomson, sale et débraillée, s'est présentée à l'hôpital St Mary de Paddington. Il était clair qu'elle voulait qu'on la prenne en charge. Elle pensait qu'elle n'était pas malade, mais elle voulait simplement s'y réfugier. Sa vie, leur a-t-elle expliqué, était un enfer à cause du terrorisme urbain.
"Quand on lui a demandé de préciser ce qu'elle voulait dire par " terrorisme urbain", elle a expliqué qu'il y avait des jeunes gens qui terrorisaient tout le monde et pas qu'elle seule", dit le rapport de la visite. "Une fois à Liverpool, elle s'est retrouvée en plein quartier chaud et se sentait en danger". Elle a aussi raconté au personnel qu'elle croulait sous les dettes.

St Mary ne pouvait pas la garder – le système voulant qu'elle soit prise en charge par l'assistance médicale de son district à Liverpool. Comme elle refusait d'y aller, on l'a changée de secteur et envoyée au Royal Liverpool University Hospital. "Nous avons remarqué qu'elle était exposée à l'abandon et aux abus'", dit le registre, qui parle également d'"illusions paranoïaques".

Elle a passé un mois à l'hôpital et semblait calme. Elle était allée récupérer son courrier dans son appartement avec un membre du personnel hospitalier. Au début mai, elle a été renvoyée chez elle où elle devait bénéficier d'un suivi médical, mais elle a clairement indiqué qu'elle ne voulait pas avoir affaire aux praticiens des services psychiatriques de proximité. Quand ils se sont rendus à son domicile, le 29 juin, elle a refusé de leur ouvrir. Elle leur a écrit qu'elle voulait dépendre à nouveau de son généraliste. Lors d'une réunion de routine, l'équipe d'assistance psychiatrique du district a décidé de clore son dossier.

Mersey Care NHS Trust (service qui s'occupe de personnes qui souffrent de troubles mentaux) explique qu'ils auraient cherché à la diriger vers des services sociaux ou d'autres agences, mais qu'elle leur avait dit qu'elle ne voulait pas. "En tenant compte de ses désirs et de son état de santé mentale à l'époque, nous n'avons pas pu la diriger vers d'autres services", dit un autre rapport.

Et c'est ainsi, qu'alors qu'elle sombrait, au cours des six derniers mois, dans ce que, rétrospectivement, on peut définir comme une dégradation psychique profonde, il ne s'est trouvé personne pour l'aider à remonter la pente.
Le couple qui habitait l'appartement voisin, et qui a déclaré l'avoir entendue, à travers les minces parois de leurs appartements, dire au "Samaritans" (organisme caritatif pour personnes en détresse) qu'elle vivait l'enfer sur terre, avait téléphoné aux services sociaux quand elle avait précipité toutes ses photos des Beatles et ses souvenirs du haut de leur l'escalier, mais ils avaient répondu qu'ils ne pouvaient pas intervenir sans l'aval du généraliste ou de l'office HLM.

Quand elle est morte, elle devait près de 10.000 livres (15.000 euros), en partie en remboursements bancaires. Son revenu hebdomadaire était de 97 livres (150 euros). Fin septembre, son allocation logement avait été suspendue pour être réexaminée.
Et à cause de cela, en novembre, elle devait 400 livres de loyer à l'office HLM, qui lui avait envoyé des lettres de relance.

Le 2 novembre, Trevelyan-Thomson vidait son compte courant postal en deux fois, réunissant à peine plus de 270 livres. Il n'y a aucune indication qu'elle se soit à nouveau procuré de l'argent au cours des six semaines avant sa mort. Il est possible qu'elle ne soit plus sortie de son appartement qui, quand on a découvert son corps, était dans un état épouvantable. Peut-être était-ce pour économiser qu'elle n'avait pas mis le chauffage au mois de décembre. Elle n'avait pas avalé une surdose de cachets (elle n'en prenait plus). Elle est simplement tombée progressivement dans le coma et est morte de froid.

Owen pense qu'elle vivait "dans un isolement et un désarroi encore plus grands, entourée d'hostilité et sans aide de qui que ce soit. Si elle avait eu une aide ménagère une fois par semaine, comme à Londres, cela aurait été complètement différent, cela lui aurait permis de communiquer avec quelqu'un et de se structurer".

Son isolement et le fait qu'elle ait été persécutée par les gens du quartier, n'ont jamais été consignés dans un rapport. Qu'elle se soit retrouvée à accumuler les dettes n'a rien arrangé non plus (encore un renseignement qui ne figure dans aucun registre, sauf dans celui de l'hôpital quand elle s'y rendait lors de crises aiguës). Les praticiens des services de soins psychiatriques de Liverpool ne connaissaient rien de sa vie, sans doute parce qu'elle avait été examinée par plusieurs médecins différents et que personne ne lui avait posé de questions."

Mauvaise adresse

Anna Bird, responsable à Mind, un organisme qui s'occupe des troubles mentaux, déclare: "C'était une femme qui demandait de l'aide, et on ne lui a pas donné l'attention dont elle avait besoin".

L'équipe de psychiatres de Liverpool n'avait pas eu en main le dossier médical initial établi à Londres (envoyé au généraliste quand elle est venue s'installer dans le nord) et quand ils ont essayé de le récupérer, 18 mois plus tard, ils n'ont pas écrit à la bonne adresse. Ils étaient partis du principe qu'elle allait bien puisque sa tenue était soignée et qu'elle était loquace.

La nouvelle loi sur les maladies mentales entend diriger davantage de gens vers les soins psychiatriques de proximité, ce qui se réduirait essentiellement à veiller à ce que les gens suivent bien leur traitement, mais ce n'était pas seulement d'un traitement dont avait besoin Trevelyan-Thomson. Bird explique: "C'est souvent la condition sociale des patients qui aggrave les troubles."

Owen a organisé l'enterrement de Trevelyan-Thomson à Londres. Six personnes qui l'avaient connue était présentes. Ils ont passé Let it Be, Love me do, The Long and Winding Road et All You Need Is Love. Il ont tenté de passer "Imagine" sur un lecteur de CD portable au moment où on mettait le cercueil en terre mais la technologie défaillante et le bruit de moteur d'un avion ont eu raison d'eux.
Néanmoins, Olivia Trevelyan-Thomson est partie en grande pompe.
Elle aurait adoré ça.

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Let it Be
http://www.youtube.com/watch?v=PF6u...

Beatles-strawberry-Fields-w.jpg
Strawberry Fields
http://www.youtube.com/watch?v=-7IC...

L'histoire ne nous dit pas si les Beatles ou leurs héritiers ont fait un geste.

NB: les illustrations ont été ajoutées au texte

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Et puis, un peu d'humour ne fait pas de mal, après cette histoire bouleversante.

Voici deux versions différentes de "The fool on the hill"

Il y a ...

Ça: http://www.youtube.com/watch?v=4e4V...

Et ça:
http://www.youtube.com/watch?v=RYA8...

Et un petit coup de José encore: http://www.youtube.com/watch?v=mU8f...