La "maîtrise des coûts" selon Circuit City

En janvier dernier, Bobby Young, salarié de Circuit City recevait un certificat d'excellence pour ses 20 ans de bons et loyaux services dans un des magasins de la compagnie, à Roanoke, en Virginie. Et le 28 mars, on lui remettait un avis de licenciement.

Quand ce père de 2 enfants de 47 ans est arrivé au travail ce matin là, on lui a donné une lettre adressée mystérieusement à "la personne intéressée" qui expliquait que la compagnie annulait son contrat et que la mesure prenait effet immédiatement. Ce même jour, 3400 employés de Circuit City dans tout le pays apprenaient la nouvelle de leur licenciement – avant d'être escortés jusqu'à la porte de sortie par la direction.

Bob Cimino, le porte parole de la compagnie a annoncé brutalement que ces licenciements en série, qui concernaient les employés des magasins les plus chevronnés et les mieux rémunérés, faisaient partie d'une "initiative de gestion des salaires" visant à les remplacer par du personnel qui serait embauché au salaire minimum. "Cela n'a rien à voir avec leurs qualifications ni s'ils sont efficaces ou non", a déclaré Cimino. Les employés licenciés représentent environ 8% de l'ensemble des 40.000 salariés des 650 magasins du plus grand détaillant en électronique aux Etats-Unis après Best Buy. Mais ces employés, explique la compagnie, étaient payés "bien au-dessus des tarifs en vigueur sur le marché pour leur fonction"

D'après Bloomberg News, cependant, le salaire à Circuit City est en moyenne de 10 à 11 dollars de l'heure – ce qui correspond, justement, au salaire moyen en vigueur. Au bout de 20 ans de carrière, Young gagnait 18 dollars, 90 cents de l'heure, avec, en plus, la sécurité sociale. Ceux qui les remplaceront toucheront moins de la moitié de ce salaire, sans assurance maladie.

La compagnie acceptera avec bienveillance que ses anciens employés soi-disant surpayés postulent à nouveau pour retrouver leurs anciens postes – mais, au salaire de base et après avoir subi 10 semaines de chômage pénibles. Richard O’Neal, un employé licencié de Los Angeles a appris qu'il pourrait par la suite postuler à nouveau pour son poste, s'il est prêt à travailler pour 7 dollars 50 cents de l'heure, le salaire horaire minimum en Californie.

Mais la compagnie a refusé d'en dire plus sur ces ruptures de contrats. Jackie Foreman, porte parole de l'entreprise, par exemple, a dit aux journalistes qu'elle ignorait à partir de quand les prestations maladie ne seraient plus versées aux nouveaux licenciés.

Savoir cela aurait pu permettre à Jim Hammon, employé en Pennsylvanie (qui il y a à peine trois mois a été opéré d'un cancer), de prendre en compte sa condition de chômeur. "Je n'ai pas les moyens de rester sans travail" dit Hammon, lui et sa femme étant "endettés jusqu'au cou" pour rembourser les frais médicaux.

Pas plus tard que septembre dernier, Circuit City croulait sous les bénéfices et la direction se répandait en éloges à l'égard de ses salariés."Grâce au travail acharné et à la motivation de nos employés dans tous les Etats-Unis, nous avons pu réaliser nos objectifs: une forte croissance du chiffre d'affaires net, des bénéfices bruts stables et des dépenses maîtrisées", roucoulait Philip J. Schoonover, le super-PDG. Mais ces six derniers mois n'ont pas été tendres avec les marges bénéficiaires de Circuit City quand les spécialistes de la grande distribution, Wal-Mart et Target, ont cassé les prix des télévisions à écran plat à la période des fêtes. L'entreprise a annoncé en décembre son premier déficit depuis 9 mois tout en préparant les investisseurs à d'autres mauvaises nouvelles après ce fiasco imprévu pendant la période des fêtes. Les licenciements en série sont la pièce maîtresse d'un plan de restructuration qui permettrait, au distributeur d'économiser 250 millions de dollars dans les deux prochaines années.

Peut–être les employés licenciés seraient-ils moins amers si les cadres de Circuit City s'étaient montrés un peu plus disposés à partager la charge de la maîtrise des coûts. Après tout la direction porte bien plus la responsabilité de la récente baisse que subit la compagnie que les salariés qui peinent pour gagner leur croûte.

Schoonover et le PDG W. Alan McCollough ont, en fait, empoché à eux deux près de 10 millions de dollars de compensation l'an dernier – dont 96000 dollars environ pour l'utilisation du jet de la compagnie pour Schoonover. Schoonover s'attend probablement à recevoir une nouvelle augmentation cette année pour son audacieux programme de "maîtrise des coûts". "Je suis effondré. Je ne sais pas ce que je vais faire" disait Bobby Young, au moment où il a appris qu'il était licencié. "Ce qu'ils m'ont fait ce n'est pas l'American way".

Et en effet, les classes dirigeantes ont depuis longtemps modifié "l'American way" de traiter les affaires.
Les décennies passées à briser les syndicats ont abouti à une désyndicalisation massive, avec seulement 7,4 % de syndiqués dans le secteur privé, l'an dernier.

Les organisations syndicales se sont battues pour qu'une vie de dur labeur soit récompensée par la reconnaissance de l'ancienneté et un salaire plus élevé. Mais, avec la baisse du taux de syndicalisation, ce principe se heurte à la nouvelle idéologie des entreprises qui cherchent à se débarrasser de leurs employés les plus fidèles et les plus productifs. Depuis 1973 la productivité a augmenté de plus de 70% aux Etats-Unis et pourtant, le salaire moyen est aujourd'hui inférieur à celui de 1973.

Les 3400 salariés de Circuit City servent de cobayes à la dernière expérimentation sur la recherche de réduction radicale des salaires. Le secteur privé en Amérique ne s'accommode plus du système de rémunération actuel à deux vitesses avec des salaires réduits pour les nouvelles générations de travailleurs et la possibilité pour les anciens de conserver un salaire plus élevé jusqu'à la retraite. Si Circuit City accroît ses bénéfices en licenciant les employés les mieux payés, cela deviendra finalement la nouvelle recette des entreprises pour réduire le niveau de vie de la classe ouvrière.

Si ce n'est pas le cas, peut-être qu'on se satisfera de la méthode plus subtile de Wal-Mart. L'été dernier, l'entreprise Wal-Mart a tout simplement cessé d'accorder des augmentations de salaires à ses plus anciens employés leur faisant clairement comprendre qu'elle se passe de leurs services. Aujourd'hui, les entreprises préfèrent avoir de la main d'œuvre débutante interchangeable plutôt que des salariés fidèles.

S'il n'y a rien pour l'arrêter, on peut s'attendre à ce que cette tendance s'accélère. Les chiffres de l'Internal Revenue Service montrent que le fossé entre les classes sociales s'est sensiblement élargi en 2005: les 1% de la population américaine qui ont un revenu supérieur à 348000 dollars ont touché la plus grande part du revenu national depuis 1928, juste avant la Grande Dépression.
Seuls les syndicats, à l'époque comme aujourd'hui, peuvent rétablir un équilibre des forces car la cupidité des entreprises est apparemment sans limite.

Sharon Smith is a columnist for Socialist Worker and author of Women’s Liberation and Socialism, a new collection of essays that will be published by Haymarket Books. This article first appeared on the SW website: www.socialistworker.org. Thanks to Alan Maass.

Notes complémentaires

L'assurance médicale aux Etats-Unis
http://www.ligueantiamericaine.com/...

Le candidat agité verticalement désavantagé propose une franchise médicale. Les prolos qui s'apprêtent à voter pour lui se préparent à une énorme déconvenue. Il n'y a rien pour eux dans sa hotte.
http://lemondecitoyen.com/2007/04/0...

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Complément de lecture

Voici quelques excellents articles fort bien documentés:

L’Amérique pauvre des super riches, Marco D’ Eramo.
http://www.legrandsoir.info/article...

L’organisation des soins aux Etats-Unis : la sacralisation du « tout privé », par José Caudron.
http://www.legrandsoir.info/article...

La main-d’oeuvre américaine bat en retraite devant les forces de la mondialisation qui diminuent leur salaire et leur protection sociale, par David Streitfeld - Los Angeles Times.
http://www.legrandsoir.info/article...