Le 18 mars 2007

Importante augmentation de l'aide extérieure des Etats-Unis: une nouvelle ère de responsabilité dans la lutte contre le VIH/SIDA ou la promesse non tenue de Bush?

La majorité des débats sur la politique étrangère du président GWB tournant autour de l'invasion si décriée de l'Irak, du conflit actuel en Afghanistan et de la tension croissante en Iran, les médias et la population s'intéressent peu aux politiques que mène ce gouvernement en Afrique dans le cadre de la lutte contre le HIV/SIDA. Bush, à l'origine de la décision d'augmenter sensiblement l'aide américaine en Afrique, a fait passer les aides au développement direct et à l'aide humanitaire de 1,4 milliards de dollars en 2001 à plus de 4 milliards de dollars par an, grâce la loi "Aids leadership Act" de 2003.

Derrière ces chiffres impressionnants, cependant, il y a des questions sous-jacentes qui ont indigné certaines organisations internationales de santé, ce qui a provoqué une polémique sur la distribution des aides et les priorités à donner. Une des clauses les plus controversées du Leadership Act stipule que les fonds fédéraux ne doivent pas être attribués "à un groupe ou à une organisation qui ne s'oppose pas explicitement à la prostitution et au trafic sexuel". Une telle clause, actuellement au cœur d'une bataille juridique, a contribué à saboter l'efficacité de l'aide extérieure en matière de lutte contre l'épidémie de VIH/Sida en Afrique.

C'est lors de son discours sur l'état de l'Union en 2003 que Bush a proposé le Leadership Act, en disant que ce programme complet évitera 7 millions de contaminations nouvelles, offrira un traitement à au moins 2 millions de personnes et fournira du personnel pour s'occuper des malades du sida et des enfants qui ont perdu leurs parents à cause du SIDA." Bush s'est félicité de la réussite de ce projet de subvention de 15 milliards de dollars étalée sur 5 ans dans son discours sur l'état de l'Union en 2007, affirmant que "le nombre de personnes qui bénéficient d'un traitement efficace est passé de 50 000 à plus de 800 000 en trois ans à peine.". Peu de gens savent que ces efforts sont largement dus aux chrétiens (qui ont soutenu Bush en 2004) et à qui on rend rarement hommage pour leur rôle dans la lutte mondiale contre le SIDA".

Si les politiques de Bush ont enregistré des progrès sensibles, elles ont fait également l'objet de sévères critiques, les stipulations d'ordre moral du programme ayant entravé les organisations humanitaires et causé la mort d'un nombre incalculable de personnes.

La façon dont les pays riches comme les US contribuent à l'aide extérieure a été vivement critiquée par ceux qui disent que l'aide est bien insuffisante et qu'elle est "essentiellement destinée à servir les intérêts économiques et stratégiques des pays donateurs ou à profiter à de puissants groupes d'intérêts de ces pays".

Pour servir ces intérêts, il faut souvent adhérer à certaines conditions, comme par exemple, celles qui obligent les gouvernements à "ouvrir leur pays aux marchés extérieurs et aux investisseurs étrangers" et à accepter la règle de "protection des brevets" pharmaceutiques, ce qui leur barre l'accès aux traitements bon marché.

D'après Nii Akuetteh, directeur d'Africa Action, "il faut accepter ces contreparties et ceux qui bénéficient en général d'aides plus importantes sont les pays qui libèrent leurs marchés pour que les compagnies américaines puissent venir privatiser l'eau et l'électricité, par exemple, ou avoir accès à certaines ressources".

Parmi les conditions qui font le plus de dégâts, il y a celles qui imposent un dogme de moralité, comme la clause du Leadership Act sur les travailleurs du sexe. Une clause qui était appliquée naguère.

Souvent, un pourcentage fixe de l'aide extérieure des États-Unis pour la prévention du HIV/SIDA doit être attribué aux programmes d'abstinence, même si de nombreux spécialistes de santé affirment qu'il y a des méthodes plus efficaces. La politisation de l'aide extérieure dans certains domaines de la santé remonte à la "Mexico City Policy", introduite par Ronald Reagan en 1984. Cette politique interdisait aux bénéficiaires des dons américains pour le planning familial international d'inclure l'avortement dans leurs programmes de quelque manière que ce soit, même s'il ne s'agissait que de l'évoquer en consultation. Cette loi internationale du bâillon ("global gag rule"), retirée par Clinton mais ressuscitée par Bush, est responsable de la fermeture de centres de soins médicaux vitaux, dont 5 au Kenya, qui étaient pour certains "les seuls services de médecine de la reproduction de la région accessibles aux pauvres". Le Leadership Act est calqué sur ce modèle avec des conséquences dramatiques et une légalité discutable.

De nombreuses organisations ont condamné cette loi, et deux actions en justice sont actuellement en cours, intentées par l'"Alliance for Open Society International" et "DKT International", deux organisations qui luttent activement contre la propagation du Sida en Afrique. L'an dernier, plus de 200 organisations humanitaires et caritatives ont signé une lettre à Bush pour dénoncer la clause sur les travailleurs du sexe. De nombreuses organisations, soutenues par l'ACLU, le Syndicat pour les libertés des citoyens américains, y accusent la loi de violer les droits inscrits dans le Premier Amendement de la constitution sur les organisations américaines.

D'après DKT International, le Leadership Act "porte atteinte à la liberté d'expression de l'organisation pour d'autres programmes pour lesquels elle ne reçoit pas d'aides fédérales et la contraint à tenir un discours qu'elle n'approuve pas forcément". Bien que deux tribunaux fédéraux aient statué que la politique de la loi transgressait le Premier Amendement, la cour d'Appel du District de Columbia a annulé, le 27 février 2007, la décision prise dans l' affaire DKT International.

DKT International, dont environ 16% du budget provient de l'aide versée par USAID (United States Agency for International Development), a refusé de signer l'engagement prévu par le Leadership Act, disant qu'il aurait pour effet de "stigmatiser et d'exclure un grand nombre de ceux qui font partie des populations à risque: les travailleurs du sexe". C'est la même inquiétude qui, pour soutenir l'action de l'ACLU, a motivé les 25 organisations signataires du dossier des "amis de la cour", réalisé avec le concours de groupes et de personnalités divers comme La Fondation Américaine de la Recherche sur le SIDA, Le Service Mondial des Juifs Américains, Docteurs pour les Droits Humains, le docteur Jim Young Kim, président du Département de Médecine de Harvard de la Médecine Sociale. D'après l'ACLU, "De nombreux organismes qui luttent contre la propagation du VIH/sida vont souvent au devant des professionnels du sexe pour leur distribuer des préservatifs et leur proposer de l'information sur les mesures à prendre pour éviter les comportements à risque".

Cet argument a été mis en avant par Chris Beyrer, directeur et fondateur du Centre pour la Santé publique et les Droits Humains à la "Johns Hopkins Bloomberg School of Hygiene and Public Health", au cours d'une audience du procès de l'"Alliance for Open Society International, Inc. contre USAID". Beyrer cite les propres conclusions de l'USAID pour étayer sa déclaration: "Offrir aux travailleurs du sexe une formation, des préservatifs, et d'autres dispositifs de prévention est un moyen très efficace pour réduire la propagation de la maladie au sein de ce groupe et de la population en général (UNSAID, 2001,2004). Il faut impérativement que les membres des groupes à risque, comme les travailleurs du sexe, participent aux programmes de prévention (USAID, 2001)".

C'est USAID, en fait, qui a publié un rapport très intéressant pour expliquer que ce sont la stigmatisation et la discrimination qui "poussent les groupes à risque (par exemple, les travailleurs du sexe et ceux qui se droguent par voie intraveineuse) à entrer dans la clandestinité, ce qui les rend difficiles à contacter pour leur parler de prévention et qui crée ainsi des occasions supplémentaires au VIH/SIDA de se propager au reste de la population". Si les aspects politiques de cette question soulèvent une vive polémique, les spécialistes de la santé sont, néanmoins, s'accordent presque tous à dire que cette clause du Leadership Act est peu judicieuse et dangereuse.

La plupart des spécialistes souscrivent aux propos de Paul Zeitz de "Global AIDS Alliance" qui dit que les épidémies de VIH/ SIDA qui se développent le plus rapidement "commencent dans le milieu des travailleurs du sexe dans les pays émergents, et que, donc, la politique du gouvernement Bush créerait une crise encore plus importante".

Des organismes comme DKT International travaillent essentiellement dans ces pays à risque comme le Soudan et l'Ethiopie, qui ont les taux de contamination les plus élevés. D'après Beyrer, des institutions comme l'Organisation Mondiale de la Santé, UNAIDS, et la Banque Mondiale encouragent les actions auprès des travailleurs du sexe, estimant que ce sont des moyens efficaces de lutte contre l'épidémie. Cette efficacité a été clairement établie dans des pays comme le Brésil (qui a refusé d'accepter les 40 millions de dollars d'aide des USA à cause des restrictions) et en Thaïlande; cette dernière, qui connaissait des taux de contamination record de 12% en 1991 chez les militaires, a vu chuter ce taux à moins de 1% dix ans plus tard, cela grâce aux programmes s'adressant aux travailleurs du sexe. D'après Lewis, "il ne fait aucun doute que la pénurie de préservatifs en Ouganda est due aux politiques américaines. Imposer une politique reposant sur un dogme partisan fait des dégâts en Afrique".

Le fait que ce gouvernement, malgré ces restrictions nuisibles et la prédilection pour des politiques de moralité qui prévalent sur la sauvegarde de vies humaines, ait fait plus d'efforts pour aider les victimes du VIH/SIDA en Afrique que n'importe quel autre gouvernement montre le peu d'efficacité des politiques menées par l'Amérique et les autres pays riches. Que le Leadership Act méprise l'avis des spécialistes de la santé pour complaire à ceux qui désapprouvent la prostitution pour des questions de moralité, cependant, c'est outrancier, voire anti-constitutionnel. Pour qu'il y ait de réels progrès dans la lutte contre le VIH/SIDA et les autres maladies qui rongent les pays pauvres, en Afrique et ailleurs, les Etats-Unis et d'autres pays doivent collaborer avec les associations locales et les spécialistes de la santé, même si cela doit se faire aux dépens de soutiens politiques ou financiers.

La réussite de ces programmes, indéniable pour les associations, a, de plus, encouragé les travailleurs du sexe à créer leurs propres groupes pour lutter contre la propagation du virus. Dans l'état de Maharashtra, en Inde, "SANGRAM", un collectif de travailleuses du sexe, compte actuellement des milliers d'adhérentes. "SANGRAM, qui mène une lutte acharnée contre la propagation du SIDA, obtient de bons résultats, ce qui lui a valu un certain nombre de récompenses internationales. Et malgré cette réussite évidente, aucune organisation subventionnée par le Leadership Act, ne pourrait travailler avec un groupe comme Sangram.

Les effets délétères de ces mesures qui consistent à imposer des conditions politiques à l'aide extérieure sont évidents. La clause du Leadership Act concernant les travailleurs du sexe pourrait faire des dégâts dans les pays qui commençaient à s'en sortir comme en Ouganda, un des seuls pays africains où les taux de contamination avaient baissé mais qui connaît actuellement une recrudescence de la contamination, due en partie à la politique américaine. Stephen Lewis l'envoyé spécial du Secrétaire Général de l'ONU pour le VIH/SIDA en Afrique, estime que le fait que les subventions américaines privilégient les programmes d'abstinence aux dépens de l'achat de préservatifs est en partie responsable de la grave pénurie de préservatifs.

NOTES:

Amicus curiae du latin signifiant « ami de la cour » (friend of the court) consiste en des documents envoyés au tribunal par un individu ou une organisation afin de fournir des arguments supplémentaires dans un cas particulier auxquels les juges peuvent se référer avant de prendre leur décision.

Voir sur le site "Arcat-santé http://www.arcat-sante.org/, un rapport très documenté sur le plan d'urgence de Bush.
http://www.arcat-sante.org/publi/do...

ET EN ANGLAIS:

The Two Faces of George Bush in Africa
http://www.commondreams.org/views03...

The Bush AIDS Machine
http://www.thenation.com/doc/200412...

GAO Criticizes Bush's AIDS Plan
http://www.washingtonpost.com/wp-dy...

PEPFAR: Emergency Plan for AIDS Relief
http://www.avert.org/pepfar.htm

Bush On Condoms/AIDS
http://www.bushwatch.com/condoms.ht...