Les mamelouks américains

C'est un fait très peu connu en Occident, en dehors du cercle d'historiens des sociétés à culture islamique, que les états islamiques avaient souvent à leur service des militaires et des fonctionnaires qui étaient des "esclaves" du roi ou de l'empereur.

En général, ces "esclaves" étaient recrutés tout jeunes: ils étaient sélectionnés parmi les sujets chrétiens du roi ou achetés comme "esclaves" dans des pays qui ne faisaient pas partie du monde musulman. Ces esclaves étaient convertis à l'Islam, et, à l'issue de tests, une fois classés selon leurs aptitudes, ils étaient formés pour pouvoir entrer au service du souverain. Les "esclaves" les plus doués pouvaient devenir généraux ou accéder aux plus hautes fonctions de l'administration civile …

"Esclaves", c'est le nom que l'on donne à ces membres de la maison de l'empereur parce qu'ils étaient la propriété de l'empereur: en arabe, on les appelle "mamelouks". Mais ce terme est-il approprié? Mise à part la façon dont ils étaient recrutés, cependant, ces mamelouks avaient peu de rapport avec les esclaves qui travaillaient sur les plantations en Amérique. Disons plutôt que c'étaient des employés à vie au service de l'empereur.

Ernest Gellner a mis en parallèle ces "esclaves" et les salariés modernes. Ces soldats "esclaves" ont d'abord été employés par les Abbasides, mais peu à peu, cette pratique s'est répandue à d'autres états. En Egypte, ces "esclaves" ont pris le pouvoir en 1250, mais ont continué à employer d'autres mamelouks. C'est avec les Ottomans, l'empire qui a duré le plus longtemps dans l'histoire de l'Islam, que cette institution a été le plus exploitée.

Comment cette institution de mamelouks en est-elle venue à constituer le pilier de plusieurs états dans l'histoire de l'islam?

Notre explication va paraître improbable à la plupart des Occidentaux. Les monarques musulmans avaient eu l'idée d'employer des esclaves pour résoudre les difficultés qu'il y avait à gouverner dans une société égalitaire. Cet égalitarisme était l'effet de l'environnement. Le Bédouin qui vivait en se déplaçant dans les déserts du Moyen-Orient ne pouvait pas être attaché à un maître ou à une parcelle de terrain; ses chameaux et les vastes étendues désertiques ne le permettaient pas. Plus tard, les Bédouins, entre les migrations et les conquêtes, ont importé leur culture égalitaire au sein des sociétés sédentaires du Moyen-Orient.

Quand les Bédouins (et plus tard les nomades à cheval) ont créé leurs propres états ou empires au Moyen-Orient ou en Europe, il était difficile à la dynastie au pouvoir de s'assurer la loyauté de ces hommes des tribus dans l'armée et l'administration. Le désaveu de la dynastie au pouvoir était bien trop fréquent puisqu'il y avait peu de barrières hiérarchiques pour freiner les appétits des membres de leur propre tribu ou de tribus proches. Elevés dans une culture d'égalitarisme, les hommes des tribus, ambitieux et talentueux, estimaient qu'ils avaient autant de droit que les autres à accéder au trône.

Certains monarques ont appris par la suite à déjouer ces écueils en remplaçant les hommes de leurs tribus (leurs égaux) par des "esclaves" formés pour servir dans l'armée et l'administration. Les esclaves étaient recrutés jeunes, parmi les populations allogènes qui, à cause de leur statut d'étranger, ne pouvaient compter sur les élus locaux; ils étaient formés à être loyaux envers leur souverain; et les "esclaves" les plus doués avaient des possibilités illimitées en matière d'avancement. En bref, le système de mamelouks leur permettait de s'assurer que les esclaves avaient peu de dispositifs et peu de motivations pour défier leur maître. L'état avait résolu la question de la loyauté: il s'était fabriqué une classe de loyaux employés -"esclaves" à vie.

Le système des mamelouks est-il spécifique à cet environnement de terres arides et semi-arides et de la vie nomade qu'elles abritent? A l'évidence, ce système était au départ une solution aux problèmes de déloyauté inhérente à la culture égalitaire: le rapport entre cette conception et la vie nomade est plus incertain. Et ainsi, chaque fois que des gouvernants auront affaire à une société égalitaire, qui suscite chez leurs sujets le désaveu de leur légitimité, leur souci sera d'éviter la contestation en créant des institutions qui auront les mêmes fonctions que le système de mamelouks.

Pouvons-nous établir un parallèle entre ce système de mamelouks et les sociétés occidentales qui sont passées de la hiérarchie féodale à des sociétés plus ouvertes et plus égalitaires produites par le développement du système capitaliste?

Dans les formes de gouvernements décentralisés de l'Europe féodale, où le pouvoir était détenu par des milliers de propriétaires de grands domaines, les principaux problèmes que rencontraient les seigneurs étaient de maintenir leur autorité sur les serfs et de freiner les ambitions de seigneurs rivaux. Cependant, quand l'Europe féodale a commencé à se transformer avec la mise en place d'états plus puissants (aidée en cela par une utilisation plus répandue de la poudre à canon), et qui demandaient des forces armées plus importantes, il était devenu trop risqué de recruter des serfs pour faire la guerre. Les serfs, formés au maniement des armes à feu, pouvaient se rebeller. Ils ont préféré recruter des mercenaires étrangers: plus dociles parce qu'ils étaient étrangers et qui, une fois l'armée dissoute, retournaient chez eux, hors des limites du royaume.

Les armées de citoyens sont apparues dans les états nations qui émergeaient en Europe quand les techniques de l'entraînement militaire ont été peu à peu perfectionnées au cours du XVI° siècle. L'entraînement a permis de faire des serfs des outils malléables, disciplinés, obéissants et formés à rester loyaux envers le roi et la nation. Par la suite, quand on a allié endoctrinement nationaliste et entraînement militaire, les risques de rébellion des armées de citoyens se sont amoindris. C'est devenu la norme dans la majeure partie de l'Europe. L'Europe des temps modernes se constituait ses armées d'"esclaves" grâce aux manœuvres militaires et aux idéologies nationalistes.

Quand le capitalisme industriel a engendré la démocratisation de la société, une série de mécanismes sont entrés en jeu pour réduire les risques de rébellion des couches populaires quand le droit de vote leur a été accordé. D'une part, le système existant a été perfectionné et développé, et aux dispositifs qui existaient déjà, ont été ajoutés l'instruction, le travail salarié et la consommation. L'école a enseigné aux électeurs les "bienfaits" de la citoyenneté. Le travail salarié a permis de renchérir avec la peur du chômage et des privations. La dépendance aux biens de consommation a réfréné toute révolte contre les inégalités. Elle a aussi forcé le consommateur à travailler autant qu'avant, si ce n'est plus, pour pouvoir payer les nouveaux produits de consommation.

Mais neutraliser ces citoyens à qui on venait de donner un pouvoir ne suffisait pas: il fallait aussi neutraliser les représentants qu'ils élisaient au gouvernement. Il est bien plus facile de couvrir les frais de campagne en prenant l'argent à ceux qui ont les poches pleines (les entreprises et les lobbies) que de faire appel aux dons des électeurs. Les dépenses de campagne augmentant, la discipline qu'imposaient les compagnies et les lobbies aux représentants élus s'est faite plus stricte; ils ont décidé de sélectionner leurs candidats et de les porter au pouvoir.

Contrairement aux mamelouks, les sénateurs et les députés élus au congrès américain ne sont pas capturés dans les pays voisins pour servir d'esclaves. En pratique cependant, leurs intérêts sont si étroitement liés à ceux de leurs "propriétaires" (les entreprises et les lobbies) qu'ils n'ont que très peu de sollicitude pour ceux qui les ont mis au pouvoir. En effet, devant la loyauté avec laquelle ils rendent des services à leurs véritables "propriétaires", les empereurs ottomans d'antan auraient bien pu leur envier ce système de représentativité qui fabrique ces mamelouks américains.

Ainsi, deux systèmes égalitaires, celui de l'Islam et celui de l'Amérique, avaient trouvé des solutions similaires pour se protéger du désaveu de leurs sujets: ils ont mis en place deux versions proches du système des mamelouks.

Notes

Abbassides, dynastie de califes arabes (750-1258), fondée par Abú al-‘Abbâs ‘Abd Allâh. Elle déplaça le centre de l'empire musulman en Iraq et régna jusqu'à la prise de Bagdad par les Mongols.

Mamelouks:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mamelo...

M. Shahid Alam est professeur d'économie à Northeastern University, Boston. Ses articles sont parus dans des revues économiques importantes et sur des sites web comme Dissident Voice.org, Counterpunch, Al Ahram, Commondreams.org, Dawn, Holiday, Asia Time, Scoop, et Outlook India; Il a également écrit des livres.

M. Alam est né au Pakistan oriental, aujourd'hui le Bengladesh.

Savoir plus:
http://en.wikipedia.org/wiki/M._Sha...