Traduction de l'article: "Kiko Martinez: Watch Listed for Life"
By Kari Lydersen

Publié dans: http://www.inthesetimes.com/site/ma...

Inscrit à vie sur la liste des suspects

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Kiko Martinez

Non seulement Kiko Martinez n'a pas le droit de prendre l'avion mais, contraint de voyager par la route, il a été harcelé par la police à trois reprises.

Peu après les attentats du 11 septembre, Francisco “Kiko” Martinez, avocat, défenseur des droits civiques et militant chicano de longue date, prenait l'avion pour retourner chez lui après avoir passé un moment en famille dans l'état de Washington. A l'aéroport de Salt Lake city, des agents fédéraux l'ont empêché de monter dans l'avion pour le Colorado. Après l'avoir interrogé, ils lui ont interdit de reprendre l'avion et il a dû rentrer chez lui en car.

Il s'est avéré qu'il figurait sur la liste noire "No Fly "("voyages en avion interdits"), une liste mystérieuse rassemblant des milliers d'individus que le gouvernement a recensés comme pouvant éventuellement avoir des liens avec le terrorisme. On peut figurer sur la liste si on a une activité politique ou si on est membre d'une association tout à fait légale, ou simplement si on a le même nom que quelqu'un suspecté par le gouvernement. Parmi ceux inscrits par erreur se trouvent un sergent de l'US Air Force, un avocat, un pasteur et même des enfants.

Depuis novembre 2001, le Département de la Sécurité dans les Transports a donné son accord pour qu'il y ait deux listes: une liste "No fly", qui interdit à ceux qui y figurent de prendre l'avion sur toute compagnie aérienne commerciale et une liste "select" qui les oblige à se soumettre à des vérifications et des interrogatoires supplémentaires.

En 2003, une super-liste élargie, dressée dans le cadre de la "vigilance Américaine contre le terrorisme", regroupait 12 listes gouvernementales dans un registre qui contenait plus de 100 000 noms. Cette liste, appelée officiellement "Centre d'Intégration des Menaces terroristes de la CIA et du FBI" est, selon une brochure gouvernementale, destinée à "créer une structure qui institutionnaliserait les échanges de renseignements entre tous les organismes engagés dans la lutte contre les menaces terroristes".

Sans doute Martinez a-t-il échoué sur une de ces listes à cause d'accusations portant sur des attentats au colis piégé perpétrés en 1973 par des activistes chicanos. Quittant précipitamment le Colorado, il s'était réfugié au Mexique, car, disait-il, il craignait pour sa vie quand il a su que la police locale le recherchait activement. Il a fini par être jugé en 1980 à son retour aux Etats-Unis. Et finalement, soit les poursuites contre lui ont été abandonnées soit il a été acquitté.

A trois autres occasions, alors qu'il voyageait en voiture, il a été détenu par la police sans raison apparente si ce n'est son passé de militant actif: en juillet 2000, après avoir écopé d'une amende pour excès de vitesse à Pueblo, Colorado, et en décembre 2004 à Morris, Illinois, quand lui et sa famille revenaient en voiture d'une rencontre de cross country où leur fils avait participé.

Plus récemment, c'est le 19 avril 2005 qu'il a à nouveau été retenu par la police. Alors qu'il revenait en voiture de l'Université du Nouveau Mexique, où il avait fait un discours, un policier de l'état et un agent de la police tribale ont fait arrêter Martinez sur le bas côté de la route. Il a été retenu le temps que les agents joignent un agent du FBI qui lui a posé des questions puis a ordonné qu'on le relâche.

Et le 4 décembre, Martinez a déposé une plainte auprès de la cour de justice du district de Chicago, accusant la police de l'état de l'Illinois et les agents fédéraux locaux pour violation du quatrième amendement de la Constitution américaine dans le cadre de perquisitions abusives et de saisies au cours de l'arrestation à Morris pour infraction au code de la route. Dans la mesure où Martinez n'a pas le droit de prendre l'avion, à une conférence de presse de Chicago concernant le procès, l'avocat Jim Fennerty avait placé sa photo sur une chaise vide avec un téléphone qui émettait sa conversation dans les médias. Le lendemain, Martinez donnait une interview à "In These Times".

Comment avez vous atterri sur leur liste noire?
Mon nom a été inscrit dans le dossier "Groupes violents et organisations terroristes"(VGTOF). En fait, pour figurer sur cette liste il suffit qu'un policier ait donné votre nom. C'est ce qui a dû probablement m'arriver. Le gouvernement ne veut ni confirmer ni infirmer. Le seul indice qui nous nous a permis d'arriver à cette conclusion c'est que les PV de police dans le Colorado et le Nouveau Mexique font mention du VGTOF.

Quel impact cela a-t-il eu sur votre vie et votre travail?
Nous sommes censés être libres de nos mouvements mais je n'ai pas le droit de prendre l'avion. Si je fais le parcours en voiture, à la moindre infraction je peux me retrouver en garde à vue pendant une à trois heures, voire plus. Je ne peux pas faire la route avec n'importe qui, également, parce que je ne veux pas contraindre la plupart des gens à subir le même sort que moi si je suis arrêté.

Et bien sûr, il y a les contrôles au faciès qui prévalent sur la plupart des autoroutes. Quand j'ai été arrêté en 2000 dans le Colorado, je pense que c'est à cause de préjugés. J'étais au volant d'une élégante berline Oldsmobile et ils ont probablement imaginé j'étais un jeune voyou.

Tout va vite de nos jours et cette affaire a gravement entravé mes mouvements puisque je n'ai plus le droit ni de prendre l'avion ni d'effectuer de longs parcours par la route.

Pensez-vous réellement qu'il vous est impossible de prendre l'avion?
Cela s'est déjà produit dans le passé. Je ne veux pas subir à nouveau cette humiliation.

Quelle différence y a-t-il entre la surveillance et le contrôle actuels de militants actifs ou de dissidents présumés - avec des procédés comme cette liste de suspects – et ce qui se passait dans les années 60 et 70?
Les technologies actuelles permettent aux autorités d'avoir accès aux renseignements et de les utiliser bien plus rapidement que dans les années 60-70. A l'époque, la police avait à disposition des fiches de renseignements. Aujourd'hui, il lui suffit d'entrer votre nom dans un ordinateur et elle a tout votre profil instantanément.

Pensez-vous que le gouvernement a établi cette liste de suspects pour intimider tous ceux qui seraient tentés par les messages et les activités politiques?
Je suis sûr qu'ils se sont dit que cela aurait cet effet-là. Ils empêchent les gens de bénéficier des droits inscrits dans le Cinquième Amendement de la Constitution. Beaucoup de gens craignent de perdre leur emploi ou de faire du tort à leur famille (s'ils sont inscrits sur cette liste).

Pour moi, ce procédé est dans la lignée de COINTELPRO (le scandaleux programme du FBI en vigueur de 1956 à 1971 destiné à déstabiliser les organisations dissidentes en pratiquant le harcèlement, l'espionnage et le noyautage). Il est conçu pour détruire et neutraliser toute action militante. Après Nixon et l'épisode du Watergate, il y a eu un élan pour empêcher le gouvernement d'espionner les gens sans raison valable. Mais cette prétendue guerre contre le terrorisme leur a donné un prétexte pour renforcer l'espionnage à nouveau. Les gens commencent à dénoncer ces pratiques mais qui sait quand le prochain attentat terroriste aura lieu? Et alors, cela signifiera qu'ils pourront nous priver encore davantage de nos droits.

Outre un passé militant comme le vôtre, pour quelles activités ou affiliations actuelles peut-on, d'après vous, se retrouver inscrit sur cette liste? Les écologistes, les défenseurs des droits des immigrés, les avocats et les particuliers qui se font les porte parole de ceux qui sont visés, les militants pour la paix, les journalistes qui ne sont pas de connivence avec le gouvernement, les nationalistes noirs, les independentistas portoricains et tous ceux qui luttent contre les grandes entreprises privées et contre le gouvernement qui se soumet à ces entreprises (peuvent se retrouver sur la liste).

Vous aviez des liens il y a trente ans avec des mouvements radicaux violents. Pensez-vous qu'il y ait des raisons valables pour que vous figuriez sur une telle liste actuellement?

Les directives de VOGTOF indiquent qu'il faut faire partie d'une "organisation en activité". Or, les faits remontent à vingt ou trente ans en arrière. L'Etat n'oublie rien; même si des générations d'agents se sont succédées depuis, vous restez sur ses tablettes. Mais s'ils appliquaient strictement leurs directives, je n'y figurerais pas. Il y est dit également que la police ne peut pas vous détenir s'il n'y a aucune raison de penser que vous avez commis un crime ou que vous étiez sur le point d'en commettre un. Et il n'y avait aucune raison de penser cela dans mon cas.

Pensez-vous que cette liste est un moyen efficace de lutter contre le terrorisme?
Non, quand la police découvre que quelque chose se trame, c'est en général grâce à des informateurs - sur le terrain. Ici, ils ne font que procéder à des arrestations et des perquisitions aléatoires. Beaucoup de gens ne connaissent pas leurs droits et acceptent qu'on les fouille.
Tactiquement, il est difficile de dire non à un policier. Si vous les titillez un peu, ça les rend fous. Avec une police aussi brutale, équipée de pistolets Taser, la hargne gonflée aux anabolisants (refuser d'être fouillé pourrait vous coûter cher).

Qu'espérez-vous gagner avec les actions en justice?

Ca va faire bouger les choses. Au moins avons-nous la possibilité d'engager la responsabilité du gouvernement sinon, ils n'évoqueraient même pas le sujet. Nous espérons qu'en mettant l'accent sur le problème, davantage de personnes feront la démarche d'aller se renseigner pour savoir s'ils figurent sur cette liste.

Que va t-il se passer d'après vous pour les procès intentés à Chicago et au Nouveau Mexique?
Eh bien, l'affaire a été confiée à la juge Amy St. Eve (qui a été nommée par Bush, deuxième mouture), qui s'occupe actuellement de l'affaire Muhammad Salah (un épicier de la région de Chicago accusé d'avoir financé le Hamas).

Dans cette affaire-là, certaines de ses prises de position ont été terribles. Au Nouveau Mexique, les autorités refusent que leurs représentants soient destitués, elles ne veulent pas de révélations; elles disent que cette affaire concerne les secrets d'état et la sécurité nationale.

Tous les juges n'avancent pas main dans la main avec le ministère de la Justice aveuglément. Certains juges prennent des décisions qui vont à l'encontre de la volonté du gouvernement, aussi le ministère de la justice cherche-t-il à régler les actions en justice à l'amiable pour que Bush et sa bande puissent continuer tranquillement à diriger leur empire et à gouverner dans le secret.

Espérez vous être rayé de la liste?
Je pense qu'il est impossible d'être rayé définitivement de la liste. Ils auront toujours une nouvelle génération de listes.

Kari Lydersen writes for the Washington Post out of the Midwest bureau and just published a book, Out of the Sea and Into the Fire: Latin American-US Immigration in the Global Age.

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Note perso:

En France, la loi sur la "prévention de la délinquance" du ministre de l'intérieur vise à constituer un dossier complet sur chacun d'entre nous. A terme, cette base de données pourrait bien regrouper les origines de chaque individu, son dossier scolaire, son dossier médical, ses opérations bancaires, éventuellement les infractions ou les délits qu'il aurait commis et autres renseignements utiles qui établiront un profil complet, même erroné, même caduc.

Ce genre de dossier sera-t-il consultable par des gens recommandables, assermentés et au-dessus de tout soupçon?
Ne pourra-t-il jamais être détourné au profit de personnes malintentionnées?

Ne servira-t-il jamais à d'éventuels employeurs pour recruter leur personnel?

Ne servira-t-il jamais à la police ou à la justice pour étayer leurs conclusions?

Ne servira-t-il jamais aux politiques à éliminer toute velléité de contestation?

Enfin, nous ne sommes pas à l'abri du totalitarisme. Certains "démocrates" de ce monde prouvent qu'ils n'hésitent pas à piétiner la Constitution de leur pays.

Ne servira-t-il donc jamais à traquer des groupes d'individus désignés à la vindicte publique par des idéologues fous?

Une fois constitué, ce dossier est duplicable à l'infini. Il en restera toujours trace quelque part. Et pas dans les meilleures mains.

Nous sommes très peu à nous en émouvoir.

Et pourtant, ça n'arrive pas qu'aux autres.