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Clandestins venus des côtes africaines à leur arrivée à Lampedusa.
(Photo : AFP tirées de "RFI Actualité". Voir lien plus bas)


Traduction de l'article du Guardian: Bitter Harvest

Publié le 19 décembre 2006

Funeste récolte

Les immigrés qui travaillent dans les exploitations agricoles pour ramasser des fruits et des olives en Europe touchent des salaires de misère, forcés de survivre dans des conditions qui ne répondraient même pas aux normes minimum fixées par l'ONU pour les camps de réfugiés. Felicity Lawrence raconte, depuis le Sud de l'Italie, la vie du côté des bas-fonds du commerce international.

Les migrants se mettent en route avant l'aube, alors que les décorations de Noël de la ville jettent encore leur lumière clignotante sur l'artère principale encore plongée dans la nuit.

Bientôt des centaines d'entre eux se sont regroupés, recréant tout le catalogue des problèmes de l'Afrique et de la pauvreté des pays de l'est, dans les rues jonchées de détritus de Rosarno, en Calabre.

La ville, contrôlée par la mafia et située juste sur l'orteil de la botte italienne, est une région agricole de 15000 habitants. C'est un des lieux de rassemblement où les travailleurs sans papiers font la queue tous les matins pour se faire embaucher dans les orangeraies et les oliveraies ou dans les fabriques de jus de fruits et de zestes confits qui approvisionnent l'Europe du nord. Environ 5000 d'entre eux vivent dans la seule région de Rosarno.

Ce matin de décembre, les Marocains forment un groupe important en plein milieu de la rue, leurs peaux claires constituant un avantage dans l'impitoyable ordre hiérarchique établi. En face, un groupe de femmes rom, enserrant un jeune enfant, sont venues tenter leur chance. Les Roumains, qui fument cigarette sur cigarette, des hommes et des femmes, ont marqué leur territoire légèrement à distance des Roms, qu'ils disent mépriser; près d'eux se tient un Russe tout seul. Plus loin, un groupe de jeunes Egyptiens est arrivé en Europe depuis peu et rêve de l'Angleterre. Et au bout de la rue, les Africains noirs, toujours les derniers à être choisis, des dizaines d'entre eux venus du Mali, du Ghana, du Nigeria, de la Côte d'Ivoire, du Burkina Faso, du Togo, de l'Erythrée et du Soudan.

Puis, toujours à la pleine lune, les véhicules commencent à arriver. Un Pajero fait monter 10 ou 12 hommes. Un "caporale", un agent du travail, arrive dans un mini van crasseux et en récupère une vingtaine mais dix autres s'engouffrent de force dans le véhicule, déterminés à ne pas être oubliés. Une dispute éclate quand le caporale essaie de faire descendre ceux qui sont en surnombre.

Soudain, la violence éclate … Un jeune marocain martèle le toit d'un autre véhicule jusqu'à ce qu'il redémarre brutalement soulevant la poussière et crachant ses gaz d'échappement. Il a travaillé pour cet agent pendant une semaine mais maintenant celui-ci refuse de lui donner sa paie. Ses amis crient également, cela leur est aussi arrivé mais ils sont clandestins, alors que peuvent–ils faire, dit l'un d'eux.

Décrépitude

Des hommes seuls arrivent dans des voitures pour faire des propositions aux femmes d'Europe de l'est. Quelques-unes partent avec eux. Une des femmes négocie avec le conducteur d'une petite Fiat rouge quand un Roumain impressionnant, aux muscles tendus, s'avance et se met à taper sur le toit. "Bastardo, bastardo", hurle-t-il. Le conducteur démarre, mais réapparaît au bout de la rue un instant plus tard. Maintenant tous les Roumains ont encerclé sa voiture, menaçant le conducteur jusqu'à ce qu'il redémarre une fois de plus. Une Golf VW part avec tellement de monde à bord qu'il est impossible de faire le compte de tous ces corps entassés. L'enfant est parmi eux. Dans la cabine d'un pick-up s'entassent certains des Africains.

Au bout d'une heure et demie, la demande de main-d'œuvre se raréfie. Au moins la moitié des travailleurs sont restés sur le carreau aujourd'hui. Petit à petit, ils disparaissent, retournant dans les maisons abandonnées et les usines en ruines que beaucoup squattent.

Environ 80 d'entre eux ont trouvé refuge dans une fabrique de papier désaffectée à l'orée de la ville. L'entrée principale de la bâtisse n'est pas occupée durant la journée à l'exception de quelques tentes rafistolées avec du carton où une poignée d'hommes dorment d'un sommeil agité. Les fenêtres cassées laissent filtrer des rais de lumière. Il n'y a pratiquement plus de toit, mais il en reste quelques vestiges et les filaments d'amiante exposés à l'air libre. Sur le sol en béton sont dispersés des résidus des feux de la veille. Des sièges de voiture de récupération et des cartons servent de mobilier. Il n'y a pas de sanitaires. Dehors, les tas d'ordures ont attiré une colonie de rats florissante .

Samia, originaire du Ghana est encore resté à l'usine. Il a réussi à faire du feu avec une énorme branche et il prépare un poulet de supermarché bas de gamme pour ses compatriotes qui l'aident financièrement. Il a eu un accident de voiture à Naples il y a trois mois et son genou est encore enflé, ce qui l'empêche d'aller travailler.

La nuit dans l'usine, il y a beaucoup de violence. Certains d'entre eux viennent du Darfour. Les journaux italiens ont parlé de gangs soudanais qui rançonnent les autres immigrés africains.

Installés sur le toit, cinq hommes quémandent des couvertures Eux aussi viennent du Ghana. Quand ils ont du travail, ils gagnent 25 € par jour. Moins de 3 € de l'heure, à ramasser des clémentines et des oranges mais aujourd'hui, ils n'ont pas été pris, alors ils se consolent avec une bouteille de vin de Calabre.

Les passeurs

Comme beaucoup d'Africains ici, ils sont arrivés sur les embarcations de passeurs via l'île italienne de Lampedusa, au large des côtes libyennes. Avec les îles Canaries, Lampedusa est devenue l'une des principales portes d'entrée des clandestins en Europe. Plus de 11000 migrants ont accosté sur l'île dans de frêles embarcations ces six derniers mois.

Pour faire face au nombre, les autorités italiennes envoient sur le continent italien ceux qui ont survécu à la traversée pour traiter leur cas. La plupart en ressortent quelques mois plus tard avec des arrêtés d'expulsion qui, en fait, ne sont pas appliqués. Certains paient des gardiens pour qu'ils les aident à sortir plus tôt. Une fois libres, les migrants se mettent en route pour les régions agricoles du sud.

Rosarno cache bien ses richesses. Car, dès qu'on quitte les rues aux logements de béton décrépis, on arrive sur un site d'une beauté extraordinaire.

Les montagnes de l'Aspromonte constituent une colonne vertébrale irrégulière à l'horizon et la terre qui s'étend entre elles et la mer regorge de plantations d'agrumes et d'oliviers.

Les boules de fruits orange vif abondent dans le feuillage luisant des arbres et la lumière oblique transforme même les mauvaises herbes en un filigrane d'or.

La mafia

A quelques kilomètres de Rosarno, se trouve un concessionnaire BMW et Audi et plus loin, on arrive à un embranchement pour le port de Gioia Tauro. Les enquêteurs officiels italiens estiment que 80% de la cocaïne en provenance de Colombie passe par les docks de Gioia Tauro, de même que les cargaisons traditionnelles de Kalachnikov et d'Uzi. Le commerce (et pratiquement toute la région) est contrôlé par les 100-200 familles de la 'Ndrangheta, le nom de la mafia locale. La 'Ndrangheta a été décrite par le ministre de l'Intérieur italien comme l'organisation criminelle "la plus puissante et la plus violente" de tout le pays, éclipsant par là même la Cosa Nostra et la Camorra. Le chiffre d'affaires de leurs activités est estimé à plus de 24 milliards de livres.

Mais en surface, ce sont les cultures agricoles qui créent l'économie et l'argent a abandonné le marché. La Commission Européenne a récemment gelé les subventions pour les récoltes d'oranges et de clémentines pour enquêter sur les accusations de fraudes qui s'élèveraient à des millions d'euros.

Grâce à (sic) la concurrence avec l'Espagne et le Maroc, le prix des fruits a chuté en dessous du coût de production, même en employant des travailleurs saisonniers à bas coût. Certains producteurs ont réagi en payant la journée 11 euros au lieu de 25 et en prélevant 5 € pour le transport, de façon que même ceux qui trouvent du travail peuvent difficilement survivre. D'autres producteurs ont renoncé à cueillir les oranges, tâche qui demande beaucoup de main-d'œuvre, et prend des saisonniers pour faire tomber les fruits à terre avec des bâtons afin de réduire en partie les coûts en réservant les fruits à la production de jus.

Récemment, Médecins Sans Frontières, l'ONG internationale, très préoccupée par les conditions des immigrés de Calabre, a envoyé sur place une équipe pour juger de la situation. MSF a constaté que la plupart des immigrés vivaient dans des conditions qui ne répondaient même pas aux critères minimum fixés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les camps de réfugiés en Afrique. L'association humanitaire internationale a, ainsi, mis à disposition une antenne de soins gratuits pour les immigrés sans papiers.

Les patients de la clinique de Rosarno ont le regard morne et sans expression de tous les patients d'une salle d'attente. Parmi les pathologies recensées par l'équipe de MSF se trouvent la tuberculose, des infections liées aux conditions de vie précaires, beaucoup de blessures dues à des accidents de travail, la dépression et le stress.

Un jeune Bulgare appelé Vasili a les deux bras dans le plâtre. Il est tombé d'un olivier et bien qu'il ait été emmené à l'hôpital par son patron et qu'il ait passé une radio, personne n'a accepté de le soigner pendant trois jours. Quand il a réussi à se rendre dans un autre hôpital, les médecins ont dû remettre ses os en place et il devra encore attendre pour l'opération. Une Bulgare, Elena, est venue pour la première fois à la clinique souffrant d'une terrible allergie aux pesticides contractée dans une des fabriques de zestes de fruits confits. A Sofia, elle avait un diplôme de droit mais elle est venue dans l'Italie du sud avec un visa de touriste parce qu'elle ne trouvait pas de travail dans son pays. Avant de travailler dans les orangeraies, comme beaucoup d'immigrés ici, elle avait ramassé des tomates dans les Pouilles. Neuf boîtes de tomates pelées sur dix vendues au Royaume Uni proviennent des Pouilles.

Mustafa, un Marocain, s'estime privilégié. Il a une maison, des papiers en règle et cette chose si rare; un contrat avec le patron d'une orangeraie. Peu avant de passer à la clinique, il était intervenu pour empêcher des jeunes italiens de battre deux immigrés."Il y a beaucoup de violence contre les immigrés. Un gars que je connais a été agressé avec un tesson de bouteille et, alors qu'il était inconscient, il a été traîné dans la rue par une voiture. Ils vous menacent avec un pistolet et ils vous dépouillent. Et ils ont un jeu qu'ils appellent "chasse au Marocain" où ils partent tous en scooter et vous frappent avec des bâtons. La police laisse faire.

Misère

Dans le village voisin de San Fernandino, la mission catholique, Caritas sert des repas deux fois par semaine aux plus démunis parmi les quelque 1000 immigrés bulgares et roumains qui vivent au milieu des 5000 âmes que compte la population locale.

Antonino Perisi coordonne les efforts des 17 bénévoles locaux qui préparent des pâtes et du risotto chez eux et les apportent à l'église selon un planning établi. Pendant que, ce soir là, un peu moins de 200 personnes attendent patiemment dans la queue qui s'est formée devant la porte latérale de l'église et que les jeunes Italiens font éclater des pétards à quelques mètres de là, Parisi explique qu'ils ont commencé à servir des repas parce que beaucoup d'immigrés n'ont pas d'argent, qu'ils ne peuvent pas s'acheter de quoi manger et qu'ils viennent à l'église pour demander des vêtements ou une ration de survie.

La plupart des Européens de l'est expliquent qu'ils vivent dans des maisons surpeuplées aux loyers exorbitants. Vera est un exemple typique. Elle est arrivée avec un enfant qui n'est pas scolarisé et elle ne trouve que du travail intérimaire. "Nous ne pouvons pas retourner chez nous. Il n'y a rien à y faire. Nous avions faim". Nouvellement élu, le maire de Rosarno, de Forza Italia, le parti de Berlusconi, reconnaît que les immigrés "vivent dans des conditions inhumaines" mais explique que les instances nationales préfèrent fermer les yeux parce que l'économie agricole s'effondrerait sans eux. "Officiellement, je ne peux pas intervenir, ils sont ici clandestinement et mon devoir serait d'appeler la police pour les faire renvoyer dans leur pays. C'est un problème européen, nous ne sommes que la nouvelle frontière".

Il a cependant, promis à MSF de faire enlever les ordures des usines désaffectées et il affirme vouloir racheter la vieille usine de papier pour la transformer en hôtel pour immigrés. " C'est tout à fait illégal, mais je suis prêt à faire cela pour rendre service."

Inhumain

Dans une seconde usine en ruines près du centre de la ville, l'équipe de MSF vient examiner les immigrés au moment où ils rentrent après leur journée de travail dans les vergers. Les travailleurs vont tirer de l'eau à un tuyau vertical en haut de la rue, en utilisant des vieilles poussettes pour la transporter et se lavent comme ils peuvent. Ceux qui ont investi la maison de gardien vivent à six ou sept dans une pièce sans mobilier. Ils sont arrivés par le même itinéraire: Afrique de l'Ouest, Libye, Lampedusa, Crotone, Calabre. Un de ces hommes raconte qu'il a dû attendre une année entière en Libye avant que les passeurs ne le fassent traverser.

Dans la première usine, à la nuit tombante, ceux qui ont trouvé du travail reviennent. Depuis la route à la périphérie de la ville, on entend les pieds fatigués qui peinent à avancer et une sourde mélopée africaine qui leur donne du courage pour le kilomètre et demi qu'il leur reste à parcourir. Des groupes d'hommes se regroupent autour d'une douzaine de feux de camp où ils font chauffer de l'eau dans de vieux pots de peinture pour préparer leur repas à base de semoule. Les phares d'un mini van qui ramène un groupe de travailleurs des orangeraies donnent un bref coup de projecteur à la scène. La plupart des hommes ont sombré dans un état de désespoir dû à l'épuisement mais Annan, un Togolais, est en colère: "Nous en avons marre de tout ça. Regardez comme ils nous font vivre. C'est de la merde, cette Europe."

Diaporama ou le film de l'histoire. A VOIR
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NOTES:

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Lampedusa

Immigration en Europe. Complément d'infos.
http://www.fenetreeurope.com/php/pa...

Et aussi: La Chine poubelle du monde
http://www.journaldumardi.be/index....

Autre article (en anglais) de Felicity Lawrence, en direct de Calabre:
"The dark side of the Christmas orange harvest"
http://www.guardian.co.uk/eu/story/...

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Note perso:

Cette Europe "de merde" que nous avions rejetée, justement pour cela, eh bien, la maldonne du péhesse et le raton laveur, eux, veulent nous la resservir enrobée dans la vaseline.

Comment peuvent-ils encore se regarder dans la glace, tous ces abrutis, tous ces menteurs, tous ces salauds?
Comment peuvent-ils nous proposer sans sourciller un plat réchauffé, avarié au départ?

Et comment peut-on même songer à voter pour eux, le triste sire et son ersatz en jupons?