Prochaine grande victime en Irak : le commerce

4 décembre, 2006

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La plupart des entreprises irakiennes se sont écroulées sous le poids des lois économiques édictées par les Américains, l’effondrement de la sécurité, le manque d’électricité et de carburant et une inflation galopante.

«L’Irak a hérité des lois d’investissement étrangères que voulaient imposer depuis longtemps les grands groupes américains» dit Antonia Juhasz, une universitaire qui enseigne actuellement à l’institut des études politiques de Washington.

Juhasz explique que les nouvelles législations, qui faisaient partie des 100 ordonnances de Brenner établies par l’ancien administrateur civil US, Paul Brenner, quand il était à la tête de l'Autorité Provisoire de la Coalition (CPA, Coalition Provisional Authority) au cours de la première année de l’occupation, ont procuré aux groupes US une multitude d’avantages.

Parmi ces avantages : le rapatriement intégral des bénéfices réalisés en Irak par les entreprises étrangères ; la cession à des groupes étrangers de toutes les entreprises irakiennes, y compris les banques; la privatisation de l’ensemble du secteur public irakien ; l’immunité juridique totale aux occupants et à leurs sous-traitants en Irak ; et le « traitement national » qui exclut pendant des années les Irakiens de la reconstruction tandis que le gouvernement US offrait 50 milliards de dollars à quelque 150 entreprises américaines pour venir travailler en Irak.

« Les entreprises américaines ont alors envahi l’Irak » raconte Juhasz. «Beaucoup d’entreprises avaient les yeux braqués sur la privatisation en Irak, rendue possible par le même Brenner, ce qui explique leur intérêt pour des ‘remaniements importants’ plutôt que pour le rétablissement des institutions du pays».

Contrairement à ce qui se passait dans le système politique précédent, où les entreprises recevaient des aides importantes de l’Etat, qui s’inspirait du modèle socialiste, et où le gouvernement permettait aux Irakiens de créer leur propres usines ou ateliers en leur accordant des aides diverses et variées.

Les entreprises recevaient des prêts à faibles taux d’intérêts et étaient autorisées à transférer de l’argent à l’étranger. Elles avaient la possibilité de s’implanter sur des terrains appartenant à l’Etat. Les lois administratives facilitaient la création d’entreprise, et c’est ainsi que beaucoup de petits secteurs d’activité ont vu le jour un peu partout au cours des années 70 et 80.

Les industries importantes en Irak comme celles des produits pétroliers, des phosphates et du ciment, ou le secteur militaire, étaient pour la plupart, sous le régime précédent, gérées par l’Etat. Les compagnies étrangères avaient le droit, sous le contrôle de l’Etat, de construire des usines quand s’est développée en Irak une plus grande industrialisation.

Cette tendance à la croissance s’est inversée au cours des années 90 quand l’ONU, poussée par les Etats-Unis, a imposé à l’Irak des sanctions économiques. Ces sanctions ont fait chuter le dinar irakien et ont empêché la population d’acheter des biens et des services. La situation économique s’est encore aggravée lors de l’invasion menée par les Etats-Unis où la plupart des usines ont cessé de tourner. Beaucoup ont été bombardées, quant aux autres, les ouvriers ne s’y rendaient plus. Après l’invasion, plusieurs ont été pillées et n’ont plus pu repartir.

Certains commerces privés ont tenu davantage mais à la fin, les problèmes de sécurité, l’absence d’électricité et de combustible, un taux d’inflation énorme (70%) et le manque de sécurité dans les transports ont forcé beaucoup d’entre elles à fermer. Le taux de chômage est estimé actuellement à plus 50%, mais le plupart des gens pensent que la situation est bien pire.

Des milliers de propriétaires d’usines et de commerces ont revendu ce qu’ils ont pu et se sont enfuis dans des pays voisins. Et ceux qui ne l’ont pas fait le regrettent maintenant amèrement.

« J’employais plus de 30 salariés dans mon usine de plastiques et ça marchait bien avant l’occupation », raconte Abbas Ali à Bagdad, «On ne peut plus travailler à l’heure actuelle et il a fallu que je reprenne mon ancien emploi de professeur. On m’avait offert 200 000 dollars pour racheter mon entreprise et maintenant elle ne vaut plus rien. Je m’en veux de ne pas l’avoir vendue pour fuir le pays, comme certains de mes collègues qui sont actuellement à l’abri en Syrie».

Et pourtant il y a encore des aciéries, des fabriques de textiles et d’autres usines qui continuent de produire ce qu’elles peuvent.

Kais al-Nazzal a construit une ensemble d’aciéries à environ 60 kms de Bagdad, près de Fallujah et il se démène pour continuer à les faire fonctionner « Nous avons fait venir le matériel le plus performant pour le traitement de l’acier et nous avons dépensé des millions de dollars pour construire des bâtiments modernes qui répondent aux normes internationales » dit Kais al-Nazzal « Nous avons réussi à poursuivre pendant toute la période de l’occupation, mais il faut reconnaître que nous rencontrons d’énormes difficultés à cause des perturbations récentes dans le pays qui ont occasionné des pertes considérables ».

Les études locales annoncent un taux de chômage de 85% dans le secteur industriel.

Quant aux 15% restants, beaucoup sont salariés d’usines gérées par l’Etat et sont payés même s’ils ne produisent rien.

“Nous essayons de travailler un peu mais la situation ne nous y encourage pas ; nous devrons attendre, semble-t-il, qu’un miracle se produise » déclare le directeur d’une cimenterie d’Etat à la périphérie de Bagdad.

Le bourbier économique et commercial dans lequel se trouve l’Irak aujourd’hui est flagrant dans les marchés de la capitale.

Environ 80% des produits manufacturés du pays étaient distribués avant l’invasion et l’occupation sur le marché Shoria au centre de Bagdad. Ce marché de gros est un bazar installé dans des rues étroites où des centaines de petits commerçants étalent leurs marchandises.

«Il n’y a plus de production irakienne» explique Johar Aziz à IPS, distributeur d’articles en matière plastique. «Il y avait des produits fabriqués en Irak partout au cours du quart de siècle qui a précédé l’occupation, mais maintenant nous ne vendons plus que des produits importés de très mauvaise qualité, et les gens sont obligés d’en acheter parce qu’il n’y a rien d’autre».

D’autres marchés à Bagdad subissent une crise semblable, comme l’espace Samarraii pour les pneus, le marché Jamila pour les fruits et légumes et le marché Sinaa pour les ordinateurs.

Les principaux centres commerciaux comme ceux de Saadoon Street et de Rasheed Street ainsi que le quartier Mansour, autrefois prestigieux, et le district Karrada ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient. «Les magasins étaient ouverts au moins seize heures par jour mais actuellement, nous n’ouvrons que quelques heures à cause des risques», dit Duraid Abdullah, un commerçant en électroménager. «Nous courons toutes sortes de risques depuis le kidnapping crapuleux ou sectaire jusqu’à l’expulsion de nos commerces par des factions soutenues par les forces gouvernementales».

Un entrepreneur qui possédait autrefois une petite fabrique de textiles qui a fait faillite a déclaré qu’il n’avait jamais pensé que l'arrivée des Américains nuirait aux affaires.

«L’image du Japon après la Seconde Guerre mondiale était présente à l’esprit des entrepreneurs en Irak après l’occupation», explique-t-il. «La plupart d’entre nous pensions que l’invasion de l’Irak était néfaste pour de multiples raisons mais qu’elle était sans aucun doute bénéfique pour les affaires en général et le secteur industriel en particulier. Nous nous sommes complètement trompés. L’économie irakienne était vouée à la destruction pour des raisons politiques».

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Lire aussi (très intéressant) :
http://www.cetim.ch/fr/intervention...

Extrait :

Résumé

En dépit du fait que la coalition anglo-étasunienne n'avait strictement aucun droit sur l'Irak et ses ressources en tant que force occupante conformément au droit international, elle a privatisé l'ensemble de l'économie de ce pays souverain, puis l'a livré aux sociétés étrangères, sous couvert de la politique de reconstruction. L'administrateur civil de l'autorité provisoire de la coalition, Paul Bremer, a édicté durant ses 13 mois de pouvoir 100 ordonnances (Coalition Provisional Authority Orders) qui font maintenant office de nouvelles lois nationales et traitent aussi bien des investissements privés, que des privatisations du secteur public ou des brevets sur le vivant. Le peuple irakien n’a jamais été consulté.

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Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond sur cette planète.