Traduction de l’article: “Another silver bullet for Africa?”

Paru dans “Grain” en Septembre 2006

Une nouvelle solution infaillible pour sauver l’Afrique ?

Bill Gates veut ressusciter la moribonde « Révolution Verte » de la fondation Rockefeller.

« C’est le tour de l’Afrique maintenant. Et ce n’est que le début de la Révolution Verte pour ce continent. L’objectif à terme est que d’ici 20 ans, les agriculteurs aient doublé ou triplé leur rendement et vendent leurs surplus sur les marchés. C’est la vision d’une nouvelle Afrique, où les agriculteurs ne sont pas condamnés à une vie de misère et de famine, où les gens peuvent envisager l’avenir avec espoir. »
Fondation Bill et Melinda Gates, 12 sept 2006

Avec force battage publicitaire, les fondations Bill & Melinda Gates et Rockefeller ont annoncé qu’ils créaient ensemble une nouvelle «Alliance pour une Révolution Verte en Afrique». Le lendemain, probablement dans un élan bien orchestré, Jacques Diouf, le directeur général de la FAO (« Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture »), demandait de l’aide pour la mise en œuvre d’une seconde Révolution Verte qui permettrait de nourrir la population mondiale qui s’accroît. Le chef des Nations Unies, Kofi Annan, s’est joint à cet appel pour soutenir le projet.

Au centre du projet Gates/Rockefeller, il y a la culture de nouvelles semences et la volonté de les distribuer en Afrique. Gates engage 100 millions de dollars US et Rockefeller met sur la table 50 millions supplémentaires, ainsi que sa longue expérience dans ce domaine.

La Fondation Gates, qui s’était préoccupée essentiellement de santé publique depuis son origine, n’a repéré que récemment l’agriculture comme grande cause à financer.

A la conférence de presse destinée à promouvoir ce programme, Bill Gates a précisé que celui-ci faisait partie des nombreux investissements dans le domaine de l’agriculture qu’envisageait sa fondation, actuellement l’organisation caritative la plus dotée avec plus de 60 milliards de dollars de fonds.

Si c’est le patron de l’empire Microsoft investit le plus d’argent dans cette affaire, c’est la Fondation Rockefeller qui est véritablement à l’initiative de ce projet (et son bénéficiaire principal). Cet apport d’argent procure un formidable essor à son programme et à sa stratégie en Afrique. Rockefeller était le promoteur principal de la «Révolution Verte» quand celle-ci a été mise en oeuvre dans les années cinquante.
Lancée en pleine guerre froide pour contrecarrer la menace d’une révolution rouge qui gagnait les campagnes dans de nombreux endroits en Asie et en Amérique latine, la Révolution verte est souvent décrite comme un projet de développement de l’agriculture reposant sur la culture de nouvelles variétés de semences qui réagissent mieux aux engrais, aux produits agrochimiques et à l’irrigation. Son impact sur l’agriculture et la production alimentaire a provoqué une énorme polémique entre ceux qui sont favorables au programme qui affirment qu’il a sauvé des millions de vies en augmentant la productivité agricole et ses détracteurs qui dénoncent les conséquences désastreuses qu’il a eues sur les petits agriculteurs et l’environnement.

Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il a créé un énorme marché mondial pour les grands groupes qui commercialisent les semences, les pesticides et les engrais chimiques.

Il est question depuis des décennies d’offrir à l’Afrique sa propre Révolution Verte. Tout le monde (partisans et détracteurs de concert) convient que la première grande Révolution Verte n’a pas été une réussite.

Comment cela se fait-il? Pourquoi la révolution verte n’a-t-elle pas marché en Afrique ? Plus important encore, ceux qui poussent à l’utilisation de nouvelles technologies agricoles ont-ils tiré les leçons du passé ?

Tirer les leçons du passé?

Les gens de la Fondation Rockefeller, qui sont les cerveaux à l’initiative de ce «nouveau » projet, soulignent la complexité de l’agriculture en Afrique et le manque d’infrastructures pour expliquer que la Révolution Verte a largement «contourné » ce continent. En fait, la Révolution Verte n’a pas « contourné » l’Afrique: elle a échoué. Elle était impopulaire et inefficace.
L’utilisation d’engrais, par exemple, a augmenté substantiellement à partir des années 70 en Afrique sub-saharienne, alors que la production agricole par tête a chuté.

Au Malawi, malgré la mise sur le marché massive de maïs hybride, le rendement moyen reste pratiquement le même qu’en 1961. De même, la production du cassave, du yams, du riz, du blé, du sorgho et du millet a peu augmenté ou est restée la même dans toute l’Afrique. Même la Fondation Rockefeller reconnaît que l’expérience africaine soulève des questions importantes sur l’approche proposée par la Révolution Verte. (…).

Etant donné ces constats et les interrogations des propres cadres de Rockefeller qui remettent en question la première Révolution Verte, qui s’était intéressée exclusivement aux semences améliorées, on aurait pensé que le nouveau projet Gates/Rockefeller prendrait une nouvelle direction.

Mais non, nous avons à peu près la même chose. Dans le document de travail que les employés de Rockefeller ont rédigé pour expliquer ce projet, ils concluent. « Une raison essentielle de l’inefficacité de l’agriculture en Afrique c’est que les cultures, dans la grande majorité des petites exploitations agricoles, ne sont pas les variétés à fort rendement couramment utilisées sur les autres continents » Et ils signalent la nécessité d’avoir recours à davantage d’engrais chimiques et d’irrigation, de créer de meilleures infrastructures et de former davantage de chercheurs.

A partir de cette analyse simpliste (qui part essentiellement du principe que le problème, c’est l’Afrique, pas la technologie), on nous propose un plan d’action simple qui reprend les vieilles recettes de Rockefeller:

- Développer de nouvelles variétés de cultures : au moins 200 nouvelles variétés seront créées dans les 5 prochaines années.
- Former les chercheurs africains pour qu’ils coopèrent à la promotion de cette nouvelle révolution.
- Mettre ces nouvelles semences à la portée des agriculteurs par l'intermédiaire de firmes semencières et offrir la formation, le capital et les crédits qui permettraient de créer un réseau de petits distributeurs «qui peuvent transmettre les semences, les engrais, les produits chimiques et les savoir-faire aux petits exploitants agricoles».

Outre la mise à disposition des petits agriculteurs de nouvelles semences, la nouvelle Révolution Verte en Afrique prône une distribution plus massive d’engrais chimiques. L’insuffisance des transports et les surcoûts dus aux taxes gouvernementales et autres charges sont désignés comme les principaux goulets d’étranglement.

Donc, dans l’esprit, à part quelques concessions aux erreurs commises antérieurement, ce projet reprend exactement la même stratégie que celle qui avait échoué dans le passé : le problème essentiel est que les agriculteurs ne disposent pas de moyens technologiques modernes, et donc, nous allons leur en fournir et nous assurer qu’ils leur parviennent.

Panorama de la situation

C’est incroyable que cette logique soit encore de mise après tant d’années de débats sur la Révolution Verte. Toute la question des désastres environnementaux provoqués par la Révolution Verte, modèle de développement agricole qui repose sur l’utilisation intense d’eau, d’engrais chimiques et de pesticides, est complètement passée sous silence et rejetée. L’érosion des sols et les dégâts occasionnés par l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, ainsi que la destruction des cultures qui en résulte ne sont jamais évoqués. On s’en tient à rabâcher le credo sur l’apport de nouvelles semences et d’engrais.

La question explosive des OGM est habilement évitée dans cette propagande, ce qui ne signifie pas qu’elle n’est pas présente : les deux fondations font partie des plus farouches partisans de l’introduction des OGM en Afrique.

Ce projet, en outre, ignore totalement le rôle essentiel des collectivités locales, leur système de culture traditionnelle et leurs savoirs, malgré l’importance qu’on leur reconnaît de plus en plus au niveau international. Au lieu de s’appuyer sur ces données fondamentales et sur l’immense trésor que recèle la biodiversité qu’on trouve dans les villages, Rockefeller a décidé de la remplacer par des «variétés améliorées».

Mais, la carence de ce projet, la plus grave peut-être, c’est qu’il refuse de se pencher sur les conséquences socio-économiques d’un modèle qui repose sur la technologie.

L’idée, c’est : les variétés améliorées permettrent de produire plus et donc de gagner plus. Mais, comme le signalaient en 2004 plus de 600 ONG dans une lettre ouverte au directeur général de la FAO : «Si nous avons tiré une quelconque leçon des erreurs de la Révolution Verte, c’est bien que les «progrès» technologiques de la génétique semencière prônés par les intervenants extérieurs vont de pair avec la polarisation socio-économique croissante, l’appauvrissement rural et urbain et l’aggravation de l’insécurité alimentaire.
L’échec cuisant de la « Révolution Verte » résulte justement du fait qu’elle s’est bornée à la biotechnologie et a refusé de tenir compte de facteurs sociaux et structurels bien plus importants dans les causes de la famine».

Il est certes difficile de croire que ces champions américains de la planification du «développement» comme ceux de la fondation Rockefeller n’aient toujours pas pris conscience de cette réalité.

Or, cette réalité ne cesse de s’aggraver. Sous la pression des appareils des échanges internationaux et bilatéraux, comme l’OMC ou les futurs « Accords de Partenariat Economique » avec l’UE, les gouvernements africains ouvrent de plus en plus leurs marchés pour permettre à leurs agriculteurs de « rivaliser » avec les produits, alimentaires ou non, largement subventionnés par les Etats-Unis ou l’UE - qui s’installent en Afrique pour y pratiquer du dumping économique. Précédemment, les programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions financières mondiales, telles que la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, ont contraint les gouvernements africains à démanteler les programmes publics de recherche et d’extension agricoles et à renoncer à tous les systèmes existants de protection et de primes à destination de leurs agriculteurs.

Pour remuer le couteau dans la plaie, ces mêmes gouvernements africains sont maintenant contraints par ces mêmes institutions de consacrer leurs terres les plus fertiles à la culture de denrées destinées à l’exportation vers les marchés du Nord, ce qui dépossède par là même les petits agriculteurs de leurs terres et spolie les économies rurales de leur production agro-alimentaire.

L’ironie c’est que nombre de ces politiques qui détruisent actuellement l’agriculture en Afrique sont encouragées, si ce n’est conduites, par les mêmes grands groupes dont les fondations caritatives volent actuellement au secours de l’Afrique avec leurs programmes technologiques.

Les germes de la privatisation

S’il y a innovation dans la campagne Gates/Rockefeller pour une nouvelle Révolution Verte, on la trouve dans l’importance donnée au secteur privé à qui seraient majoritairement confiés la livraison des marchandises et le contrôle des opérations.

Une part importante des fonds distribués est destinée aux firmes semencières et aux petits distributeurs chargés de débiter les semences et les produits chimiques aux agriculteurs.

Cette politique correspond parfaitement aux visées de Rockefeller en matière d’agriculture en Afrique, dont un des éléments essentiels consiste à favoriser le développement des firmes semencières privées. Et, ce n’est pas une surprise, la vision de Bill Gates pour l’Afrique est du même ordre d’idées. Après avoir parlé des problèmes de l’Afrique, il a ajouté : «Mais Melinda et moi-même avons trouvé des raisons d’espérer : les chercheurs africains qui développeront des cultures à rendement plus intensif, les chefs d’entreprises africains qui implanteront des firmes semencières destinées aux petits agriculteurs, et les petits distributeurs qui toucheront de plus en plus d’agriculteurs qui amélioreront leurs moyens de production et leurs méthodes de gestion d’une exploitation agricole».
L’agriculteur est donc le dernier maillon de la chaîne, pas le point de départ.
Nouvelle également, la tendance croissante des fondations caritatives des grands groupes privés à s’emparer des projets de développement financés par les fonds publics.
L’aide publique au développement diminue de plus en plus quand, parallèlement les fortunes privées, et le besoin de prodiguer de l’argent par le biais de la philanthropie privée, sont en plein essor. Ce projet-ci est un des derniers en date émis par toute une série de grandes organisations caritatives privées qui lorgnent du côté des agriculteurs africains. La même semaine où Gates et Rockefeller ont annoncé leur projet, la fondation dirigée par George Soros promettait d’investir 50 millions de dollars US dans le programme « Millennium Villages Project », qui vise à faire sortir les villages africains de la pauvreté.

Quelques mois plus tôt, la fondation de Bill Clinton avait promis des aides aux procédés de fertilisation et d’irrigation au Rwanda.
Moins récemment, un autre ancien président US Jimmy Carter s’associait avec un riche industriel japonais pour lancer le projet “Sasakawa 2000” pour faire parvenir en Afrique des semences et des engrais chimiques. Les fondations caritatives d’entreprises comme Dupont, Syngenta and Monsanto pénètrent depuis un certain temps le système de recherche sur l’agriculture mondiale - et sont prêtes à s’y investir encore plus. Dans l’esprit de ces fondations, les avancées sont motivées par la vision et les intérêts de grands groupes transnationaux, et non pas par la connaissance commune des collectivités locales.

Le problème, ce n’est pas que la Révolution Verte a «contourné» l’Afrique. Le problème c’est que plusieurs décennies d’expérience, de leçons et de nouvelles perspectives ont contourné les parrains de la Révolution Verte (parrains aujourd’hui soutenus par les fondations caritatives des grands groupes privés) qui s’obstinent à promouvoir un modèle technologique dépassé qui profite aux grandes entreprises et pas aux agriculteurs.

http://www.grain.org/articles/?id=1...

Lectures complémentaires:

La FAO déclare la guerre aux Paysans et non à la Faim.
(''Lettre ouverte à M. Jacques Diouf, Directeur Général de la FAO 3 Juin 2004, GRAIN'')
http://www.legrandsoir.info/article...

Vers la sécurité semencière

http://www.fao.org/AG/fr/magazine/9...

Révolution verte

http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A...

http://www.unesco.org/courier/2001_...

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Voici la version « optimiste » de cette histoire

L'Ours et l'Amateur des jardins

Certain ours montagnard, ours à demi léché,
Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché.
Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire;
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avait affaire
Dans les lieux que l'ours habitait
Si bien que, tout ours qu'il était,
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
Il l'était de Pomone encore.
Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami:
Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre:
De façon que, lassé de vivre

Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
Va chercher compagnie et se met en campagne.
L'ours, porté d'un même dessein,
Venait de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur: mais comment esquiver? Et que faire?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur.
L'ours très mauvais complimenteur,
Lui dit:« Viens-t'en me voir.» L'autre reprit:« Seigneur,
Vous voyez mon logis; si vous me vouliez faire
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas,
J'ai des fruits, j'ai du lait: ce n'est peut-être pas
De Nosseigneurs les ours le manger ordinaire;
Mais j'offre ce que j'ai.» L'ours accepte; et d'aller.
Les voilà bons amis avant que d'arriver;
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble:

Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble,
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,
Comme l'ours en un jour ne disait pas deux mots,
L'homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'ours allait à la chasse, apportait du gibier;
Faisait son principal métier
D'être un bon émoucheur, écartait du visage
De son ami dormant ce parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.

Un Jour que le vieillard dormait d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser.
«Je t'attraperai bien, dit-il, et voici comme.»
Aussitôt fait que dit: le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche;
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Raide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

La Fontaine

Version réaliste :

C’est que le bulldozer US ne fait aucune concession à l’humanité.
Quand ses intérêts sont en jeu, il écrase tout sur son passage pour s’emparer de ce qu’il convoite.
Quand ils ne le sont pas (ce qui est rare, tout de même), les populations peuvent bien s’entretuer.
Et s’il n’y a pas du blé à se faire, pas la peine de les siffler.

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La charité selon Gates. Autre article paru ici:

http://blog.emceebeulogue.fr/post/2...