Il y a deux dimensions dans l’affaire de la vidéo 35H : la forme et le fond

La forme

Il est clair qu’on cherche à faire descendre Royal du piédestal où elle a été placée sciemment ces derniers mois par les médias et ceux qui les commandent, ne laissant pas la possibilité aux militants de décider eux-mêmes sur un projet politique (d'ailleurs, pourquoi sont-ils encore indécis et influençables: est-ce normal que des militants de gauche ne sachent pas quel candidat choisir à quelques jours d'une élection, si ce n'est à quelques semaines?).
Très haut perchée, hyper-médiatisée jusqu’à présent, il s’agit de la faire retomber d’un cran maintenant, et semer la zizanie pour faire monter la mayonnaise entre les candidats, pour donner une illusion de démocratie, pour éviter le score à-la-chirac.
Qui est derrière cela ? Peu importe, finalement.

Ce qui est inquiétant dans cette affaire, c’est que, comme aux US, on ne fasse plus que de la politique spectacle, qu’on muselle tout débat politique et que les « idées » ne soient plus véhiculées qu’à coups de petites phrases. Et cette affaire marque une nouvelle étape de ce que les libéraux veulent que deviennent les campagnes électorales. Une lutte factice entre néocons qui se partageraient le pouvoir en alternance.
D’un côté les « Républicains », de l’autre les « Démocrates » et plus personne pour les contredire.

C’est très très inquiétant.

Le fond, maintenant

Que déclare, dans la fameuse vidéo, cette femme de paille, bien propre sur elle, fille de militaire et aux idées bien peu progressistes, élue par les néocons pour représenter la « gauche »?

Elle dit :

« Moi je pense qu’une révolution c’est de faire les 35 heures au collège, c’est-à-dire que les enseignants restent 35 heures au collège. Et dans ce paquet global, il y a des cours, mais ils ne quittent pas le collège quand ils ont fini leurs cours, parce qu’on est dans un système où, finalement, les parents qui ont les moyens, ou même ceux qui se saignent aux quatre veines lorsque leurs enfants sont en difficulté, qu’est-ce qu’ils font ? Ils donnent des cours de soutien scolaire individualisé à leurs enfants. On est quand même dans un système absurde où aujourd’hui en France on a maintenant des entreprises cotées en bourse de soutien scolaire (Acadomia, etc.) qui donnent droit à des déductions fiscales et ceux qui font cours dans ces entreprises, eux, c’est les profs du secteur public.
Comment se fait-il que des enseignants du secteur public ait le temps d’aller faire du soutien individualisé payant et ils n’ont pas le temps de faire du soutien individualisé gratuit.

Mais je pense que si on ne fait pas un pas, y compris pourquoi pas avec les nouvelles générations d’enseignants si les autres nous disent : ’ben non, droit acquis, on fait nos 17 heures de cours et on s’en va’».

Donc, l’idée, toujours pareil, c’est que ce n’est pas juste. C’est ce que ne cessent de répéter les néocons pour justifier d’autres exactions, d’autres injustices, d’autres privations de liberté, d’autres nivellements par le bas - leur champion étant le ministre de l’Intérieur actuel.

En disant, « c’est pas juste » et en assénant un bon vieux cliché populiste, on est sûr de gagner l’adhésion des gogos du café du commerce. Et ils sont nombreux, hélas. Et ils se bousculent pour la ramener quand il s'agit de l'école, même si quand ils y étaient, ils pensaient plus à jouer et à casser le boulot de l'instit qu'à regarder comment cela fonctionnait.

Pour les retraites des fonctionnaires, les néocons ont expliqué : "c’est pas juste qu’ils partent à la retraite plus tôt que vous, les malheureux du privé, qui êtes obligés de faire 5-10 ans de plus pour une retraite de misère et sans garantie de l'emploi". Et les brimés du privés de dire : « Vous avez raison ! Alignez-les sur nos régimes de retraite, ces fainéants privilégiés».

Ils auraient pu dire : « Bin, oui, c’est pas juste, on veut la même chose que dans le public ».
Mais non ! Conditionnés par des mois, des années, de propagande anti-fonctionnaires et anti-services publics, ils ont laissé faire en ricanant que c’était bien fait, prenant cette régression sociale comme une victoire personnelle. Aujourd’hui, d’ailleurs, l’idée est de s’attaquer aux régimes spéciaux de retraite, toujours avec la méthode du « c’est pas juste ». «Démocrates» et «Républicains», tous d’accord.

Et tous les services publics sont ainsi démantelés grâce au «c’est pas juste»

Mais revenons aux propos de la Royal. Pas plus scandaleux que les autres, ni moins, simplement dans la ligne du démantèlement prévu par les libéraux de ce que son ministre de tutelle avait appelé avec mépris le « mammouth » (pourquoi n’est-ce pas l’armée ? mystère).

Méthode infaillible

D’abord, facile, dénigrer la profession : les profs feraient leur 17H (en fait, 18H, elle n’est pas restée assez longtemps à l’Educ Nat. pour apprendre ça?) et hop, ils se barreraient faire des heures sup’ dans le privé pour se remplir les poches. Adieu, cochons d’élèves.

Si vous pensez qu’on a laissé, pendant des décennies, les profs tranquillement faire leurs 18 H hebdomadaires puis partir se promener, c’est que vous êtes mûr, vous aussi, pour accepter sans sourciller le démantèlement de l’Ecole républicaine.

En effet, où voit-on que les fonctionnaires sont payés à ne rien faire, même s’il est de bon ton de le laisser croire?

Les fonctionnaires ont un statut avec des droits et des devoirs. Nul n’est payé à ne rien faire : leurs horaires, leurs salaires et leurs tâches n’ont pas été calculés pour créer une caste de privilégiés (à part les hauts fonctionnaires, les pairs de ceux qui prennent les rênes du pouvoir à la sortie de l'ENA ou Sc PO).

Et jusqu’à il y a peu, jusqu’à ce que les libéraux décident qu’il fallait casser tout cela coûte que coûte, nous pouvions être fiers de nos services publics. Et les services publics, QUI les faisait tourner ? Certainement pas les ministres éphémères, mis en place par calcul politique et non pas pour leurs compétences.

C’est curieux comme les libéraux de tous bords s’attachent à vouloir «révolutionner» les services publics, alors que, par ailleurs, ils s’accordent à dire que nos institutions font l’admiration à l’étranger.
C’est bizarre comme, pour nous persuader de voter OUI au référendum, les néocons du péhesse, Hollande en tête, juraient leurs grands dieux qu’ils ne laisseraient jamais (JA-MAIS!) démanteler les services publics.

Mais tout est dénaturé progressivement, avec leur aval, voire à leur initiative. Voyez l’Hôpital qu’on vide progressivement de sa substance, la Recherche, à qui on coupe les vivres, la Poste, EDF, etc.

La Royal propose une nouvelle offensive contre l’Ecole. Depuis que son collègue a commencé le travail de sape, l’Ecole a subi de nombreux coups de boutoirs : précarisation rampante des personnels, suppressions ou non-renouvellement de postes, suppressions d’options, suppressions d'horaires, réductions budgétaires, «socle commun» de la loi Fillon, etc.
A cause de qui? les mêmes. Démocrates et Républicains, main dans la main et d'une seule voix: Traité de Nice, Conseil européen de Barcelone, TCE etc.

Après l’ « ordre juste », après la suppression de la carte scolaire, après l'idée de promouvoir l'armée au rang de garde-chiourme en lieu et place d'adultes formés et compétents, voilà qu’elle veut que les profs restent dans les collèges 35H au lieu de "17"H. Tout cela pour éviter qu’ils n’aillent se faire des sous dans le privé au lieu de faire leur boulot et de faire du soutien gratuit pour leurs propres élèves.

Evidemment, si on ne connaît pas le métier, on ne peut qu’en conclure qu’en effet, c’est un scandale ! Quoi, moi, je confie mes enfants à des fainéants vénaux alors que je me « saigne aux quatre veines » pour leur faire donner des cours particuliers?

Eh oui, la théorie du « c’est pas juste ».

Peu importe, d’abord, que les 18h des profs correspondent au temps qu’ils passent devant les classes (de 30-35 élèves, excusez du peu), et non pas à leur temps de travail effectif. Comme pour tous les fonctionnaires, tout a, pourtant, bien été calculé (statut, salaires) pour que l’Etat ne mette pas trop la main à la poche tout en ayant des serviteurs formés et zélés.

Alors, pourquoi dire cela ? La Royal sait bien comment cela fonctionne, non? Justement, elle sait parfaitement où elle veut en venir.

D’abord, avec la diminution très sensible des personnels d’encadrement, il se trouve qu’il y a de moins en moins d’adultes (surveillants, CPE, Conseillers- psychologues, infirmières, médecins scolaires, etc.) dans les établissements scolaires et que cela commence à se voir et à se faire sentir.
Les élèves n’ont plus d’interlocuteurs, et pratiquement plus personne même pour les surveiller. Et ça fait désordre. Alors, on va faire rentrer des multicasquettes qu’on chargera de faire le boulot gratuitement à la place des personnels compétents. Et continuer à débarrasser ces derniers des établissements.

Puisqu’ils sont là, les enseignants pourront bien aussi s’occuper à effectuer des tâches administratives, et puis remplacer les collègues absents, et aussi, éventuellement, faire du soutien. Donc, plus besoin d’embaucher du personnel : les forces seront là, à disposition.

Et peu importe s’ils n’ont pas le temps nécessaire à accomplir leur vrai travail. De toute façon, cette zone non définie (au-delà des 18H de cours) est trop floue. Préparer les cours, corriger des devoirs, assister à des réunions (avec les parents, par ex) ou aux conseils de classe, recevoir les parents, se concerter, se documenter etc. Tout cela est nié, parce que non palpable et non chiffrable (sauf par les profs qui essaient vainement de démontrer aux autres le temps qu'ils passent à ces tâches, du lundi matin au dimanche soir). Alors, autant faire comme si c’était quantité négligeable. (Et les profs se mettront à leur travail en heures sup' non payées après leur 35H de "présence" au bahut).

Tandis que 35H, c’est clair, ça parle à tout le monde. Et de 35, on peut passer à plus, non ? C’est quand même un minimum. Et si d’autres font 38-40 heures, pourquoi donc que les profs, eux, … ce n’est pas juste… On la sent déjà venir, l’étape 2. C’est vrai, ça pourquoi 35 seulement ?
Et cela peut se décliner à l'infini. Une heure à ne "rien faire", assis dans la salle des profs, c'est moins pénible que ... et donc on pourrait compter 30 minutes par heure-à-rien-faire, non? Bin oui, sinon, ... "c'est pas juste!"

Mais revenons au soutien, la panacée à l’échec scolaire. Il fait frétiller tout le monde: les parents, les chefs d’établissement et surtout, surtout, les boîtes privées, qui se remplissent les poches avec ça.

Et la Royal le sait bien : si elle propose démagogiquement, de faire faire du soutien, elle aura l’adhésion de l’opinion publique, surtout si ça ne coûte pas un centime au contribuable (Quoi! on avait le potentiel et on ne l’utilisait pas? QUOI? les profs sont infoutus de s'intéresser à leurs propres élèves?).

Ce qu’elle oublie de dire, c’est que le soutien, justement, c’est une vaste imposture. Pourquoi donc tant d’élèves ont-ils besoin de « soutien », pourquoi les boîtes à soutien s'ouvrent-elles partout?
Ne serait-ce point parce que les programmes, suggérés par un quarteron de pédagos pédants bien installés au ministère - et revus à la baisse par les responsables politiques - sont incohérents?
Ne serait-ce point que ces décideurs entraînent le service public dans une logique de "service minimum" (voir le "socle commun"), qui impose aux parents de payer pour l'éducation de leurs enfants (d'où la légitimisation de ces boîtes à soutien avec les réductions d'impôts) ?

Ne serait-ce point un signe qu'ils livrent progressivement l'Education aux boîtes privées?

Tout cela sournoisement, en laissant entendre à chaque coup de ciseau dans le tissu éducatif que ce sont les profs qui sont archaïques et qu'ils refusent toute "modernisation". Et le gogo, qui se souvient d'avoir connu un prof "archaïque et fainéant", de hocher la tête.

Quant à la « justice », où est la justice quand, justement, seuls les parents «qui ont les moyens» et ceux qui paient des impôts ont droit à des aides pour le soutien scolaire, et que, donc, les pauvres, eux, n’y ont pas accès? Et ça, c'est juste? Peut-être pas, mais tout le monde s'en fout. Ce ne sont pas les pauvres qui viennent se plaindre. Ce sont les classes bourgeoises.

QUI a décidé de cette mesure? Les profs ? Bien sûr que non : sans doute un de ces abrutis qui est venu expliquer une fois de plus que « c’est pas juste ».

En conclusion, comment peut-on dire que notre système scolaire est un des meilleurs au monde et vouloir parallèlement que nous nous alignions sur celui de ceux qui ont failli?

Derrière cette histoire de 35h et de « soutien gratuit » se cache encore et toujours la volonté des néolibéraux de casser le service public d’Education, de sacrifier l’Ecole publique à l’autel du dieu profit.

En imposant aux enseignants des heures de veille dans les collèges, on pourra ainsi se passer de personnel compétent et spécialisé. Ce n’est PAS améliorer le système, donc, mais le saccager et, pour le coup, laisser les élèves pratiquement … sans soutien.

Encore faut-il que cette fois-ci, les gogos comprennent que la Royal et les autres les prennent pour des cons. C’est pas gagné. Les préjugés ont la vie dure.