La bonne nouvelle qui explique qu’on ait menti au peuple Américain

A une époque, tous les Arabes qui n’étaient pas internés dans un asile psychiatrique connaissaient parfaitement la nature des visées impériales des Britanniques au Moyen-Orient. Même un paysan analphabète comprenait les raisons qui conduisaient Londres à harceler le peuple de la région. Tout le monde savait bien que les odieux « titis » londoniens en garnison au milieu de la population locale étaient là pour garantir aux Anglais l’exclusivité des matières premières bon marché destinées à être transformées en Grande Bretagne, ainsi que certains avantages stratégiques comme le contrôle du Canal de Suez. A l’époque, les agitateurs sionistes avaient pour unique interlocuteur le suzerain britannique, seul habilité à se défaire de la Palestine en signant un décret de quelques malheureuses lignes comme la Déclaration Balfour.

C’était un monde plus simple où on justifiait la répression éhontée des basanés de la planète en se prétendant en « mission de civilisation » et où on appelait une colonie une colonie. Les populations indigènes n’étaient pas les seules à dire que les troupes étrangères étaient impérialistes. L’Angleterre n’éprouvait aucune gêne à tatouer sur le front de la Reine Victoria un symbole lui conférant la fonction de chef suprême d’un vaste empire où le soleil ne se couchait jamais et où les populations exotiques savaient où était leur place.

Actuellement, à l’exception des territoires occupés, en Iraq et en Israël, le Moyen-Orient est une région bien différente, où la population, depuis deux générations, n’est plus obligée de passer sur le trottoir d’en face pour éviter des rencontres désagréables avec des soldats anglais ivres après une soirée passée en ville. L’horrible tâche de martyriser la population locale est depuis dévolue aux chefs de tribus despotiques qui se posent en gardiens des lieux sacrés ou aux dictateurs locaux qui conservent le pouvoir grâce à leurs armes.

Même en Iraq, les envahisseurs américains de l’ère spatiale sont reclus, et se risquent peu à franchir les limites de leurs cantonnements impériaux. Le sale boulot est sous-traité aux brigades de la mort locales recrutées parmi les troupes entraînées de l’armée et de la police US. La plupart des soldats d’occupation sont barricadés dans de confortables forteresses climatisées. Sauf s’ils doivent partir en mission pour tuer quelques irakiens ou pour aller chercher du ravitaillement, ils se cantonnent à leur base et n’ont pas réellement conscience de ce qui se passe de l’autre côté des murs du camp. Aucun d’entre eux ne songerait à aller passer une soirée tranquille à siroter du thé à la menthe dans un café de Mésopotamie, et encore moins à s’attabler dans un bar local. Si « Irak » signifie « Vietnam » en arabe, Bagdad n’est pas Saigon. Et les soldats d’occupation se mêlent peu à la population locale.

La guerre civile qui fait rage à l’extérieur de la « Green Zone », quartier international cossu de Bagdad, tue encore une centaine de personnes par jour. D’après les conventions internationales, une armée d’occupation doit assumer automatiquement la protection des populations colonisées. Même les cracks néo-cons de Washington comprennent cela. Mais comme l’Américain est inventif, il a trouvé un moyen assez original de se défausser de sa responsabilité de protéger les populations colonisées. Il nie tout simplement être en mission impériale motivée par de vulgaires intérêts économiques. Avec la bénédiction des Nations Unies, le gouvernement Bush a réussi à travestir l’armée coloniale américaine en « hôtes » d’un gouvernement Irakien souverain.

Contrairement à leurs homologues anglais d’il y a un siècle, les Américains se défendent d’être impérialistes. Ce qui explique pourquoi CNN et Fox ont réuni leurs immenses ressources médiatiques pour bombarder régulièrement la population états-unienne avec des armes de mystification massive. Ils se sont évertués à promouvoir la thèse manifestement aberrante que l’Irak possédait un immense arsenal d’armes de destruction massive (ADM), que Saddam avait les moyens de les utiliser dans un délai de 45 minutes et qu’il comptait partager son trésor funeste avec Ben Laden.

Washington a de très bonnes raisons d’éviter d’être catalogué comme « impérial ». D’abord, le terme d’impérialisme est depuis longtemps considéré comme un mot tabou. La plupart des Américains refusent l’idée qu’ils appartiennent à l’Empire Américain, un pays qui envahit d’autres pays à volonté, anéantit des cités historiques et qui, d’une manière générale, s’en va bouleverser la destinée de peuples étrangers qui ne sont en conflit ni avec NY, ni avec la Californie ni avec aucun autre état.

Si Rupert Murdoch, Judith Miller, Charles Krauthammer et Wolf Blitzer n’étaient pas sortis vainqueurs de cette manifestation de patriotisme outrancier pour faire gober à la population l’opportunité d’une guerre, 2700 soldats américains et des dizaines de milliers d’Irakiens seraient encore de ce monde.

Ce qui est surprenant, c’est que 50% des Américains croient encore à ce bobard sur les ADM. Ils étaient 35% l’an dernier. Il n’y a qu’en Amérique qu’un immigré australien peut réaliser un tel exploit.

Il y a plein d’autres bonnes nouvelles. Quand le bobard sur les ADM a commencé à ne plus faire l’effet escompté sur les neurones des Américains, le gouvernement et ses alliés des médias ont inventé des raisons encore plus invraisemblables de se lancer dans cette guerre de choix. Contre toute preuve du contraire, la place publique en Amérique est jonchée d’âneries sur l’instauration de la démocratie et de la liberté au Moyen-Orient. Et quand ils ne sont pas occupés à se faire les apôtres de la démocratie, les « boys » de Bush partent à l’attaque du « fascisme islamique ». Pour communiquer l’ardeur guerrière au pays des braves, la méthode qui marche toujours c’est d’envelopper l’ennemi de chemises brunes et d’annoncer en fanfare l’envoi de troupes à l’étranger pour une mission visant à déloger un nouvel Hitler de son bunker.

Quelqu’un a-t-il remarqué les progrès de la démocratie au Moyen Orient ? Quelques élections, uniquement réservées aux hommes, ont transformé miraculeusement le royaume saoudien du pétrole en une « démocratie naissante ». En Egypte, les élections truquées se sont soldées par l’internement d’ Ayman Nour – le seul candidat sérieux contre Moubarak. Et pendant que Nour croupit en prison, le fils de Moubarak, son successeur désigné officieusement, est salué par la Maison Blanche comme le chef de file des jeunes réformateurs.

Bush et le Congrès américain ont tous deux défendu activement le nettoyage ethnique du peuple palestinien et l'agression sauvage d’Israël contre le Liban. Parmi d’autres ignominies, Washington a financé le mur de l’Apartheid, le million, voire plus, de bombes lancées sur les civils innocents du Sud Liban et la destruction systématique et massive d’infrastructures vitales à la fois en Palestine et au Liban.

Les autorités américaines et israéliennes ont véritablement passé des mois à préparer les crimes de guerre en masse qui ont ravagé le Liban cet été. Au passage, le Liban, c’est le pays que Bush avait salué comme étant un phare de la liberté. Mais c’était l’an dernier quand notre commandant en chef opportuniste cherchait, à la suite d’un soulèvement spontané au Liban, à détourner temporairement l’attention sur sa propre débâcle en Irak.

Malheureusement pour les Libanais, cet été, Bush a à nouveau choisi Beyrouth pour villégiature comme échappatoire au bourbier de Bagdad. Mais cette fois ci, le président peut effectivement s’attribuer l’insigne mérite de l’hécatombe que lui et ses amis israéliens ont laissée après leur passage.

A Washington, tous les crimes de guerre israéliens sont baptisés « lutte pour la survie ». Alors que les israéliens font inlassablement souffrir les citoyens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie, l’administration Bush se fait le chantre d’un processus de paix inexistant et grotesque, conçu pour donner à Tel-Aviv une raison supplémentaire de confisquer encore plus de terre sainte à la population de Palestine.

Et on nous fait croire que Haditha, Abu Ghraib, Tel Afar, Jénine, Jabaliya, Bint Jbeil, Fallouja, Cana, tous ces Guernica du Moyen Orient sont des « dommages collatéraux » légitimes et inévitables, infligés par des Israéliens et Américains bien intentionnés qui cherchent à défendre la cause de la paix dans le monde.

Après avoir entraîné, sciemment ou non, des brigades de la mort et déclenché un chaos ethnico-religieux en Irak, Bush s’obstine à dire que ce bourbier de 300 milliards de dollars sert à instaurer la démocratie dans la région et à augmenter la sécurité du peuple américain. En réalité, les Etats-Unis soutiennent activement tous les régimes dictatoriaux de la région, en particulier les kleptocrates du parti unique en Egypte et les gardiens Saoudiens des installations pétrolières. Les professionnels des services secrets américains, eux, s’accordent tous à dire que la guerre en Irak augmente la menace de terrorisme.

Alors, où exactement se situe la bonne nouvelle dans tout cela ? Eh bien, il s’agit ici d’un événement historique, à savoir que le gouvernement des Etats-Unis a été obligé de mentir au peuple américain pour conduire sa politique étrangère. Pour appliquer leur projet secret de domination, les autorités en place à Washington ont fait ingurgiter à la population une montagne d’inepties sur la guerre contre la terreur, les arsenaux d’ADM fictifs, les luttes imaginaires contre les « fascistes islamistes » et la noble mission de répandre les bienfaits de la liberté et de la démocratie au Moyen Orient.

Au cas où on l’oublierait, nous avons là un gouvernement qui a délibérément modifié les conclusions des services de renseignements pour fabriquer un casus belli qui n’aurait jamais dû être.

A leur défense, ils n’avaient pas vraiment d’alternative. S’ils n’avaient pas élaboré une campagne mensongère, les Américains, dans leur immense majorité, se seraient opposés à ce projet funeste.

Même les néo-cons (depuis Israel Firsters jusqu’au dernier d’entre eux) ne pouvaient pas espérer faire avaler l’argument qu’il fallait que le Pentagone sous-traite pour le compte d’Ariel Sharon.

Si le lobby israélien a, certes, joué un rôle essentiel et probablement décisif dans le lancement de la guerre en Irak, la raison principale de faire la guerre en était l’intérêt national économique de l’empire. 200000 soldats américains sont stationnés au Moyen-Orient pour prêter main forte aux Saoudiens et s’assurer que le dollar tout puissant reste la seule monnaie convertible en barils sonnants et trébuchants de pétrole arabe.

Les Américains sont peut-être obsédés par l’argent, mais l’idée que de jeunes soldats parcourent le monde entier pour tuer et pour mourir pour la défense de leur monnaie aurait convaincu peu de monde.

Passons sur les paysans analphabètes. Mais même les intellectuels au Moyen-Orient ne savent pas trop quoi penser de ce racket qui consiste à imposer l’achat du pétrole avec des dollars US. Et il en va de même pour les masses en Amérique, y compris le mouvement pour la paix. Dans le conflit le plus important de l’ère moderne, il s’avère que les sous-fifres qui constituent les troupes postées de part et d’autre des barricades n’ont pas la moindre idée de la raison pour laquelle ils se battent.

Revenons à la bonne nouvelle. Quand quelqu’un vous ment, cela s’appelle de la coercition. Ceux qui mentent savent que si la vérité éclate, vous pourriez prendre une tout autre décision. Le jour où nous parviendrons à faire comprendre aux Américains et aux Arabes la nature du dessein impérial dans le Golfe, ce jour-là, les partisans de la guerre prendront la poudre d’escampette.

Evidemment, il n’y a aucun moyen d’atteindre directement l’opinion publique à cause du mur du son infranchissable érigé par les seigneurs des mass médias. Et on ne peut pas attendre des gouvernements arabes qu’ils contestent un projet américain auquel ils s’associent et collaborent. Quand même, la balle reste dans le camp des arabes, surtout des intellectuels. Une campagne populaire pacifiste de boycott du dollar américain révélerait au grand jour les réelles motivations de l’invasion de l’Irak.

Comme l’a dit un jour Winston Churchill: la moitié de la solution réside dans l’identification des problèmes. Le problème le plus important au Moyen-Orient c’est le projet impérial américain. Et la moitié de la solution est de faire comprendre aux Américains et aux Arabes que c’est le système d’achat de pétrole exclusivement avec des dollars US qui motive la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. Si le boycott du dollar est lancé par les Arabes, la population américaine commencera à se poser des questions sur les causes et les conséquences de cette démarche légitime de résistance passive. S’ils parviennent à la conclusion qui s’impose, ils seront les premiers à exiger la cessation immédiate de l’intervention américaine dans la région.

Ahmed Amr est rédacteur en chef de NileMedia.com.


www.dissidentvoice.org; September 28, 2006