Mais que cherche donc l’Empire américain au Moyen Orient ?
Par emcee le dimanche 8 octobre 2006, 13:12 - Lien permanent
Voici la traduction d’un article de Ahmed Amr paru dans « Dissident Voice ».
La bonne nouvelle qui explique qu’on ait menti au peuple
Américain
A une époque, tous les Arabes qui n’étaient pas internés dans un asile
psychiatrique connaissaient parfaitement la nature des visées impériales des
Britanniques au Moyen-Orient. Même un paysan analphabète comprenait les raisons
qui conduisaient Londres à harceler le peuple de la région. Tout le monde
savait bien que les odieux « titis » londoniens en garnison au milieu
de la population locale étaient là pour garantir aux Anglais l’exclusivité des
matières premières bon marché destinées à être transformées en Grande Bretagne,
ainsi que certains avantages stratégiques comme le contrôle du Canal de Suez. A
l’époque, les agitateurs sionistes avaient pour unique interlocuteur le
suzerain britannique, seul habilité à se défaire de la Palestine en signant un
décret de quelques malheureuses lignes comme la Déclaration Balfour.
C’était un monde plus simple où on justifiait la répression éhontée des
basanés de la planète en se prétendant en « mission de civilisation »
et où on appelait une colonie une colonie. Les populations indigènes n’étaient
pas les seules à dire que les troupes étrangères étaient impérialistes.
L’Angleterre n’éprouvait aucune gêne à tatouer sur le front de la Reine
Victoria un symbole lui conférant la fonction de chef suprême d’un vaste empire
où le soleil ne se couchait jamais et où les populations exotiques savaient où
était leur place.
Actuellement, à l’exception des territoires occupés, en Iraq et en Israël,
le Moyen-Orient est une région bien différente, où la population, depuis deux
générations, n’est plus obligée de passer sur le trottoir d’en face pour éviter
des rencontres désagréables avec des soldats anglais ivres après une soirée
passée en ville. L’horrible tâche de martyriser la population locale est depuis
dévolue aux chefs de tribus despotiques qui se posent en gardiens des lieux
sacrés ou aux dictateurs locaux qui conservent le pouvoir grâce à leurs
armes.
Même en Iraq, les envahisseurs américains de l’ère spatiale sont reclus, et
se risquent peu à franchir les limites de leurs cantonnements impériaux. Le
sale boulot est sous-traité aux brigades de la mort locales recrutées parmi les
troupes entraînées de l’armée et de la police US. La plupart des soldats
d’occupation sont barricadés dans de confortables forteresses climatisées. Sauf
s’ils doivent partir en mission pour tuer quelques irakiens ou pour aller
chercher du ravitaillement, ils se cantonnent à leur base et n’ont pas
réellement conscience de ce qui se passe de l’autre côté des murs du camp.
Aucun d’entre eux ne songerait à aller passer une soirée tranquille à siroter
du thé à la menthe dans un café de Mésopotamie, et encore moins à s’attabler
dans un bar local. Si « Irak » signifie « Vietnam » en
arabe, Bagdad n’est pas Saigon. Et les soldats d’occupation se mêlent peu à la
population locale.
La guerre civile qui fait rage à l’extérieur de la « Green Zone »,
quartier international cossu de Bagdad, tue encore une centaine de personnes
par jour. D’après les conventions internationales, une armée d’occupation doit
assumer automatiquement la protection des populations colonisées. Même les
cracks néo-cons de Washington comprennent cela. Mais comme l’Américain est
inventif, il a trouvé un moyen assez original de se défausser de sa
responsabilité de protéger les populations colonisées. Il nie tout simplement
être en mission impériale motivée par de vulgaires intérêts économiques. Avec
la bénédiction des Nations Unies, le gouvernement Bush a réussi à travestir
l’armée coloniale américaine en « hôtes » d’un gouvernement Irakien
souverain.
Contrairement à leurs homologues anglais d’il y a un siècle, les Américains
se défendent d’être impérialistes. Ce qui explique pourquoi CNN et Fox ont
réuni leurs immenses ressources médiatiques pour bombarder régulièrement la
population états-unienne avec des armes de mystification massive. Ils se sont
évertués à promouvoir la thèse manifestement aberrante que l’Irak possédait un
immense arsenal d’armes de destruction massive (ADM), que Saddam avait les
moyens de les utiliser dans un délai de 45 minutes et qu’il comptait partager
son trésor funeste avec Ben Laden.
Washington a de très bonnes raisons d’éviter d’être catalogué comme
« impérial ». D’abord, le terme d’impérialisme est depuis longtemps
considéré comme un mot tabou. La plupart des Américains refusent l’idée qu’ils
appartiennent à l’Empire Américain, un pays qui envahit d’autres pays à
volonté, anéantit des cités historiques et qui, d’une manière générale, s’en va
bouleverser la destinée de peuples étrangers qui ne sont en conflit ni avec NY,
ni avec la Californie ni avec aucun autre état.
Si Rupert Murdoch, Judith Miller, Charles Krauthammer et Wolf Blitzer
n’étaient pas sortis vainqueurs de cette manifestation de patriotisme
outrancier pour faire gober à la population l’opportunité d’une guerre, 2700
soldats américains et des dizaines de milliers d’Irakiens seraient encore de ce
monde.
Ce qui est surprenant, c’est que 50% des Américains croient encore à ce
bobard sur les ADM. Ils étaient 35% l’an dernier. Il n’y a qu’en Amérique qu’un
immigré australien peut réaliser un tel exploit.
Il y a plein d’autres bonnes nouvelles. Quand le bobard sur les ADM a
commencé à ne plus faire l’effet escompté sur les neurones des Américains, le
gouvernement et ses alliés des médias ont inventé des raisons encore plus
invraisemblables de se lancer dans cette guerre de choix. Contre toute preuve
du contraire, la place publique en Amérique est jonchée d’âneries sur
l’instauration de la démocratie et de la liberté au Moyen-Orient. Et quand ils
ne sont pas occupés à se faire les apôtres de la démocratie, les
« boys » de Bush partent à l’attaque du « fascisme islamique ».
Pour communiquer l’ardeur guerrière au pays des braves, la méthode qui marche
toujours c’est d’envelopper l’ennemi de chemises brunes et d’annoncer en
fanfare l’envoi de troupes à l’étranger pour une mission visant à déloger un
nouvel Hitler de son bunker.
Quelqu’un a-t-il remarqué les progrès de la démocratie au Moyen
Orient ? Quelques élections, uniquement réservées aux hommes, ont
transformé miraculeusement le royaume saoudien du pétrole en une
« démocratie naissante ». En Egypte, les élections truquées se sont
soldées par l’internement d’ Ayman Nour – le seul candidat sérieux contre
Moubarak. Et pendant que Nour croupit en prison, le fils de Moubarak, son
successeur désigné officieusement, est salué par la Maison Blanche comme le
chef de file des jeunes réformateurs.
Bush et le Congrès américain ont tous deux défendu activement le nettoyage
ethnique du peuple palestinien et l'agression sauvage d’Israël contre le Liban.
Parmi d’autres ignominies, Washington a financé le mur de l’Apartheid, le
million, voire plus, de bombes lancées sur les civils innocents du Sud Liban et
la destruction systématique et massive d’infrastructures vitales à la fois en
Palestine et au Liban.
Les autorités américaines et israéliennes ont véritablement passé des mois à
préparer les crimes de guerre en masse qui ont ravagé le Liban cet été. Au
passage, le Liban, c’est le pays que Bush avait salué comme étant un phare de
la liberté. Mais c’était l’an dernier quand notre commandant en chef
opportuniste cherchait, à la suite d’un soulèvement spontané au Liban, à
détourner temporairement l’attention sur sa propre débâcle en Irak.
Malheureusement pour les Libanais, cet été, Bush a à nouveau choisi Beyrouth
pour villégiature comme échappatoire au bourbier de Bagdad. Mais cette fois ci,
le président peut effectivement s’attribuer l’insigne mérite de l’hécatombe que
lui et ses amis israéliens ont laissée après leur passage.
A Washington, tous les crimes de guerre israéliens sont baptisés
« lutte pour la survie ». Alors que les israéliens font inlassablement
souffrir les citoyens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie, l’administration
Bush se fait le chantre d’un processus de paix inexistant et grotesque, conçu
pour donner à Tel-Aviv une raison supplémentaire de confisquer encore plus de
terre sainte à la population de Palestine.
Et on nous fait croire que Haditha, Abu Ghraib, Tel Afar, Jénine, Jabaliya,
Bint Jbeil, Fallouja, Cana, tous ces Guernica du Moyen Orient sont des
« dommages collatéraux » légitimes et inévitables, infligés par des
Israéliens et Américains bien intentionnés qui cherchent à défendre la cause de
la paix dans le monde.
Après avoir entraîné, sciemment ou non, des brigades de la mort et déclenché
un chaos ethnico-religieux en Irak, Bush s’obstine à dire que ce bourbier de
300 milliards de dollars sert à instaurer la démocratie dans la région et à
augmenter la sécurité du peuple américain. En réalité, les Etats-Unis
soutiennent activement tous les régimes dictatoriaux de la région, en
particulier les kleptocrates du parti unique en Egypte et les gardiens
Saoudiens des installations pétrolières. Les professionnels des services
secrets américains, eux, s’accordent tous à dire que la guerre en Irak augmente
la menace de terrorisme.
Alors, où exactement se situe la bonne nouvelle dans tout cela ? Eh
bien, il s’agit ici d’un événement historique, à savoir que le gouvernement des
Etats-Unis a été obligé de mentir au peuple américain pour conduire sa
politique étrangère. Pour appliquer leur projet secret de domination, les
autorités en place à Washington ont fait ingurgiter à la population une
montagne d’inepties sur la guerre contre la terreur, les arsenaux d’ADM
fictifs, les luttes imaginaires contre les « fascistes islamistes »
et la noble mission de répandre les bienfaits de la liberté et de la démocratie
au Moyen Orient.
Au cas où on l’oublierait, nous avons là un gouvernement qui a délibérément
modifié les conclusions des services de renseignements pour fabriquer un casus
belli qui n’aurait jamais dû être.
A leur défense, ils n’avaient pas vraiment d’alternative. S’ils n’avaient
pas élaboré une campagne mensongère, les Américains, dans leur immense
majorité, se seraient opposés à ce projet funeste.
Même les néo-cons (depuis Israel Firsters jusqu’au dernier d’entre eux) ne
pouvaient pas espérer faire avaler l’argument qu’il fallait que le Pentagone
sous-traite pour le compte d’Ariel Sharon.
Si le lobby israélien a, certes, joué un rôle essentiel et probablement
décisif dans le lancement de la guerre en Irak, la raison principale de faire
la guerre en était l’intérêt national économique de l’empire. 200000 soldats
américains sont stationnés au Moyen-Orient pour prêter main forte aux Saoudiens
et s’assurer que le dollar tout puissant reste la seule monnaie convertible en
barils sonnants et trébuchants de pétrole arabe.
Les Américains sont peut-être obsédés par l’argent, mais l’idée que de
jeunes soldats parcourent le monde entier pour tuer et pour mourir pour la
défense de leur monnaie aurait convaincu peu de monde.
Passons sur les paysans analphabètes. Mais même les intellectuels au
Moyen-Orient ne savent pas trop quoi penser de ce racket qui consiste à imposer
l’achat du pétrole avec des dollars US. Et il en va de même pour les masses en
Amérique, y compris le mouvement pour la paix. Dans le conflit le plus
important de l’ère moderne, il s’avère que les sous-fifres qui constituent les
troupes postées de part et d’autre des barricades n’ont pas la moindre idée de
la raison pour laquelle ils se battent.
Revenons à la bonne nouvelle. Quand quelqu’un vous ment, cela s’appelle de
la coercition. Ceux qui mentent savent que si la vérité éclate, vous pourriez
prendre une tout autre décision. Le jour où nous parviendrons à faire
comprendre aux Américains et aux Arabes la nature du dessein impérial dans le
Golfe, ce jour-là, les partisans de la guerre prendront la poudre
d’escampette.
Evidemment, il n’y a aucun moyen d’atteindre directement l’opinion publique
à cause du mur du son infranchissable érigé par les seigneurs des mass médias.
Et on ne peut pas attendre des gouvernements arabes qu’ils contestent un projet
américain auquel ils s’associent et collaborent. Quand même, la balle reste
dans le camp des arabes, surtout des intellectuels. Une campagne populaire
pacifiste de boycott du dollar américain révélerait au grand jour les réelles
motivations de l’invasion de l’Irak.
Comme l’a dit un jour Winston Churchill: la moitié de la solution réside
dans l’identification des problèmes. Le problème le plus important au
Moyen-Orient c’est le projet impérial américain. Et la moitié de la solution
est de faire comprendre aux Américains et aux Arabes que c’est le système
d’achat de pétrole exclusivement avec des dollars US qui motive la politique
étrangère américaine au Moyen-Orient. Si le boycott du dollar est lancé par les
Arabes, la population américaine commencera à se poser des questions sur les
causes et les conséquences de cette démarche légitime de résistance passive.
S’ils parviennent à la conclusion qui s’impose, ils seront les premiers à
exiger la cessation immédiate de l’intervention américaine dans la
région.
Ahmed Amr est rédacteur en chef de NileMedia.com.
www.dissidentvoice.org; September 28, 2006
Commentaires
Cela parait si simple et pourtant cela peut faire une grande difference entre un site agreable, sur lequel nous aimons bien naviguer, et... les autres...