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Remember Katrina

Voici, adapté en français, un article du Guardian du 20 avril 2006: "Big business sees a chance for ethnic and class cleansing"

Le capital y voit la chance de se débarrasser des Noirs et des pauvres

Les Noirs et les pauvres sont exclus des élections municipales, on découvre encore les cadavres de victimes de l’ouragan, mais l’Amérique n’est plus intéressée.

« Il y a deux pouvoirs » a expliqué Linda Jeffers, dans un meeting qui se tenait à l’église épiscopale de la Trinité à l’occasion des élections municipales à la Nouvelle Orléans, « le capital et l’union des citoyens ». Depuis l’ouragan Katrina, le bras de fer entre ces deux forces a modelé la lutte engagée pour la reconstruction de la Nouvelle Orléans. Et avec les élections municipales qui vont se dérouler prochainement, elle va certainement s’intensifier.

Le seul point sur lequel les deux camps semblent s’accorder, c’est qu’ils ne veulent ni l’un ni l’autre revenir à ce qu’était la ville avant le cyclone. Les habitants de la Nouvelle Orléans, dont la plupart sont noirs et - pour beaucoup d’entre eux – pauvres, veulent des écoles pour leurs enfants, des emplois avec des salaires décents et des quartiers conviviaux avec un tissu social constitué autour de leurs communautés religieuses et de collectivités solidaires.

Le capital, lui, a bien d’autres projets en vue: la destruction de beaucoup de ces quartiers et l’exil définitif de ceux qui y habitaient, cela afin de remplacer par des quartiers bourgeois les quartiers où vivent les Noirs et les pauvres, sur le modèle de ce qui est déjà pratiqué dans d’autres villes aux Etats-Unis.

Dans ces circonstances, la mobilisation de la population de la NO a été extraordinaire. Des collectifs de citoyens ont effectué un travail remarquable en réunissant dans une même circonscription électorale ceux qui sont éparpillés sur tout le territoire américain.

Linda Jeffers, une des responsables de l’IAF (Fondation pour les zones industrielles), s’adressait à un auditoire d’environ 500 personnes venues en car du Tennessee et de différents endroits en Louisiane, tandis qu’environ un millier d’autres suivaient les interventions retransmises par satellite à Austin, Dallas, Houston et San Antonio.

Cinq jours plus tard, à Houston, Linda Jeffers distribuait de l’aide alimentaire aux réfugiés et les faisait inscrire pour voter par correspondance.
Parallèlement, les électeurs installés dans les états voisins étaient amenés jusqu’aux bureaux de vote mis en place dans divers endroits en Louisiane.

Mais la situation est toujours dramatique. Les réfugiés à Houston sont victimes d’un harcèlement bureaucratique incessant. La semaine dernière, la Fema (Agence Fédérale de la gestion des crises majeures) a délivré 25000 avis d’expulsion aux réfugiés de Houston. Près de la moitié d’entre eux - qui ont perdu leur emploi à cause de l’ouragan - n’ont aucune couverture médicale; plus d’un enfant sur huit n’a bénéficié d’aucun suivi médical.
Contrairement aux prédictions infâmes de Barbara Bush, ça ne s’arrange pas formidablement pour eux. (Voir ici)

Dans ce contexte, les élections municipales de la NO prennent une importance particulière. Quel que soit le vainqueur, il devra composer avec, d’un côté, les collectifs de citoyens et, de l’autre, le capital pour établir les priorités pour la reconstruction de la ville.

Ces élections ne sont, cependant, ni libres ni équitables.
Moins de la moitié de la population est revenue à la NO. Et pourtant, les demandes de mise en place de bureaux de vote dans les principales villes à l’extérieur de la Louisiane, où beaucoup d’habitants se sont installés provisoirement, ont été rejetées par les tribunaux fédéraux. « S’ils peuvent le faire en Irak, pourquoi ne peuvent-ils pas le faire ici ? » fait remarquer Walter Milton, un responsable d’IAF.

En conséquence, les gens doivent soit effectuer des centaines de kilomètres pour aller voter, soit voter par correspondance. La majorité écrasante de ceux qui pâtissent de cette situation sont, une fois de plus, les noirs et les pauvres. *Jim Crow est ainsi encore bel et bien tapi dans l’ombre dans le bureau de vote.

Mais nous sommes aujourd’hui dans le Nouveau Sud, où s’est développé un racisme plus subtil, mais non moins efficace.

Les Noirs ne sont plus discriminés aujourd’hui par les lois sur la citoyenneté mais par les lois de probabilités. Ce sont eux qui ont le plus de chances de subir des inondations, le plus de chances d’être déplacés, le moins de chances de pouvoir retourner chez eux, le moins de chances d’avoir la possibilité de voter.

En faisant ainsi obstacle aux initiatives des collectifs de citoyens, le grand capital a pu s’imposer très efficacement. Le maire actuel, Ray Nagin, était le candidat du grand capital. Il est venu au pouvoir en 2002 grâce aux voix d’une minorité de Noirs, d’une majorité écrasante de Blancs et du monde de la finance.

Mais en Novembre, le maire a refusé le projet élaboré par l’Institut du territoire urbain. L’institut proposait une carte avec trois « zones d’investissement » : les quartiers destinés à des rachats massifs, les futures zones vertes, et - les derniers à bénéficier d’investissements – les quartiers habités par les Noirs et les pauvres.

Quand Nagin a rejeté ce projet, le capital a recherché un nouveau porte-étendard. Il en présente deux aux prochaines élections : Ron Forman et Mitch Landrieu.

Et donc, si la population a le droit de vote, c’est le capital qui a choisi non seulement le maire sortant mais aussi ses deux principaux adversaires. Contrairement à Nagin, les deux autres sont blancs et comme on ne peut pas attendre grand-chose ni des uns ni des autres sur les questions essentielles, l’élection portera peut-être sur la couleur de la peau.

Il faudra bien davantage que de la mélanine pour reconstruire la ville ; car c’est justement cette obsession de la mélanine qui continue de la détruire.

Médias absents

Seulement cette fois-ci, personne n’a les regards tournés vers la Louisiane. Comme des adolescents qui découvrent le sexe, les médias américains ont manifesté, après le cyclone, une fascination intense pour les dures réalités du quotidien en Amérique, à savoir les disparités qui perdurent et se propagent entre les classes sociales et entre blancs et non-blancs. Après s’être gavés des preuves irréfutables de ces disparités criantes, ils ont vite eu la nausée et sont partis se coucher.

Là-bas, dans le riche quartier, à majorité blanche, de Garden District, la « Boulangerie » sur Magazine Street propose un assortiment de délicieux croissants. Mais, dans la neuvième circonscription, on découvre toujours des cadavres (neuf en mars dernier, certains à moitié dévorés par les bêtes, plus un crâne).

Mais il n’y a pas de toile de fond mélodramatique aux exclusions systémiques et systématiques des Afro-Américains cette fois-ci.

C’est comme s’il fallait que les cadavres flottent dans les rues et que des milliers de gens se retrouvent sans eau et sans nourriture pour que le racisme soit à nouveau digne d’intérêt.

“Je suis descendu du toit de ma maison et j’ai marché dans les rues inondées et maintenant je me sens comme si on me remettait sur le toit de la maison » dit Jeffers. Les collectifs de citoyens de la NO s’efforcent d’aller se mettre à l’abri sur les hauteurs, et le capital, lui, cherche à revendre le sol sur lequel ils posent les pieds.

http://www.guardian.co.uk/katrina/s...

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Note personnelle:

Les « Jim Crow laws » étaient les lois, en vigueur entre 1876 et 1964 qui légalisaient la ségrégation des Noirs aux Etats-Unis. Dans les écoles, les universités, les transports publics, les bars et restaurants, les pompes à essence, tous les lieux publics, y compris les cimetières, les Noirs avaient des structures (bien plus précaires) séparées de celles des Blancs. Ils n’avaient pas le droit de vote, qu’ils ont finalement obtenu au milieu des années soixante (Civil Rights Act of 1964) après des années de lutte (en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale) pour leurs droits civiques.

Les Blancs racistes des Etats du Sud, vindicatifs à la suite de l’abolition de l’esclavage – contre laquelle ils s’étaient battus - et qui avaient progressivement réussi à faire légaliser la ségrégation, ont toujours manifesté ouvertement leur hostilité et leur racisme vis-à-vis des Noirs. Contraints par la loi de modérer leur ardeur vengeresse, ils ont tout de même fait subir à la population noire brimades, intimidations et tortures – avec l’aval d’une justice fort clémente à leur égard.

Les Noirs (et autres « minorités ») et les pauvres résidaient majoritairement jusqu’à présent dans les ghettos des centres-villes (et de la très proche banlieue) désertés par la bourgeoisie et le capital, partis s’installer à la (grande) périphérie (emportant par la même occasion dans leurs bagages les emplois rémunérateurs et laissant la population urbaine sans opportunités). Aujourd’hui, la bourgeoisie et le capital veulent reprendre aux pauvres qui les occupent les quartiers, en décrépitude à cause de l’absence d’investissement des propriétaires et des municipalités (en manque de capitaux, il faut dire) et du dénuement des locataires. C’est ainsi que des quartiers entiers ont été rénovés grâce aux investissements privés et les maisons vendues à des prix défiant toute concurrence. Les pauvres, eux, sont, une fois de plus, repoussés dans des endroits sordides, sans perspectives et sans espoir.

Ce processus s’appelle la « gentrification ».
Pour plus de détails : Wikipédia et ses liens.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gentri...

Il leur reste tout de même un abri en béton: la prison

Lire les statistiques ici

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Epilogue

C’est finalement Nagin, le noir, qui, contre toute attente, a été ré-élu, en mai avec 37% des voix - malgré les incompétences dont il avait fait preuve après le passage de Katrina sur la NO - devant Landrieu, le blanc. Grâce aux voix de 80% de Noirs et de 20% des blancs.

Nagin, pourtant, disposait d’à peine $542,000 pour sa campagne alors que son adversaire avait réuni plus de 3 millions de dollars de soutien. Plus de la moitié des 462.000 habitants de la ville (dont 200.000 électeurs, noirs pour la plupart) vit encore en dehors de la NO.

Cette victoire s’explique d’abord par le fait qu’il a réuni les voix des noirs mais aussi, pour une part assez importante, de blancs, et ensuite parce qu’il a reçu le soutien de camps inattendus, comme ceux de deux candidats blancs qui s’étaient présentés contre lui lors des primaires en avril.

La NO, la « chocolate city », comme l’appelle le maire, n’a plus eu de maire blanc depuis 1978.

Infos prises dans :

New Orleans mayor wins surprise re-election
Monday May 22, 2006; The Guardian

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Moi ce que j'en dis ...

L’issue de cette tragédie demeure, donc, bien incertaine. D’autant que tous ces gens, ballottés par les atermoiements des autorités, poussés par des vents mauvais sur des terres hostiles, installés dans des logements précaires (des milliers habitent dans des parcs à mobile-homes) pourraient bien se retrouver à nouveau, très prochainement, dans l’œil du cyclone.

Le Capital ? il va bien merci. D'ailleurs, il ne va jamais aussi bien que quand il y a des drames et des catastrophes.

Demandez donc à Halliburton et à Dick Cheney, le vice-président US, qui serait mort depuis longtemps si une antenne médicale ne le suivait pas partout, même à la chasse, où il tire sur ses congénères.

La preuve que les multinationales sont partout et endorment le peuple:
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Réfugiés au Darfour devant la coupe du monde.
Photo:BBC on line