Oh, Katrina, la vie n’est qu’un jeu pour toi
Par emcee le dimanche 18 juin 2006, 11:17 - Continents à la dérive - Lien permanent
Des mois après le passage dévastateur de l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans, que sont donc devenus tous ces réfugiés arrachés à leur ville, leur quartier, leur emploi, leur famille, leurs amis, leur VIE, quoi ? Avec les élections municipales, qui ont eu lieu en mai dernier, la presse s’est (brièvement) penchée sur la question. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, tout de même.
Et dire que la saison des ouragans va reprendre incessamment !

Remember Katrina
Voici, adapté en français, un article du Guardian du 20 avril 2006:
"Big business sees a chance for ethnic and class
cleansing"
Le capital y voit la chance de se débarrasser des Noirs et des
pauvres
Les Noirs et les pauvres sont exclus des élections municipales, on
découvre encore les cadavres de victimes de l’ouragan, mais l’Amérique n’est
plus intéressée.
« Il y a deux pouvoirs » a expliqué Linda Jeffers, dans
un meeting qui se tenait à l’église épiscopale de la Trinité à l’occasion des
élections municipales à la Nouvelle Orléans, « le capital et l’union
des citoyens ». Depuis l’ouragan Katrina, le bras de fer entre ces deux
forces a modelé la lutte engagée pour la reconstruction de la Nouvelle Orléans.
Et avec les élections municipales qui vont se dérouler prochainement, elle va
certainement s’intensifier.
Le seul point sur lequel les deux camps semblent s’accorder, c’est qu’ils ne
veulent ni l’un ni l’autre revenir à ce qu’était la ville avant le cyclone. Les
habitants de la Nouvelle Orléans, dont la plupart sont noirs et - pour beaucoup
d’entre eux – pauvres, veulent des écoles pour leurs enfants, des emplois avec
des salaires décents et des quartiers conviviaux avec un tissu social constitué
autour de leurs communautés religieuses et de collectivités
solidaires.
Le capital, lui, a bien d’autres projets en vue: la destruction de beaucoup
de ces quartiers et l’exil définitif de ceux qui y habitaient, cela afin de
remplacer par des quartiers bourgeois les quartiers où vivent les Noirs et les
pauvres, sur le modèle de ce qui est déjà pratiqué dans d’autres villes aux
Etats-Unis.
Dans ces circonstances, la mobilisation de la population de la NO a été
extraordinaire. Des collectifs de citoyens ont effectué un travail remarquable
en réunissant dans une même circonscription électorale ceux qui sont éparpillés
sur tout le territoire américain.
Linda Jeffers, une des responsables de l’IAF (Fondation pour les zones
industrielles), s’adressait à un auditoire d’environ 500 personnes venues en
car du Tennessee et de différents endroits en Louisiane, tandis qu’environ un
millier d’autres suivaient les interventions retransmises par satellite à
Austin, Dallas, Houston et San Antonio.
Cinq jours plus tard, à Houston, Linda Jeffers distribuait de l’aide
alimentaire aux réfugiés et les faisait inscrire pour voter par
correspondance.
Parallèlement, les électeurs installés dans les états voisins étaient amenés
jusqu’aux bureaux de vote mis en place dans divers endroits en
Louisiane.
Mais la situation est toujours dramatique. Les réfugiés à Houston sont
victimes d’un harcèlement bureaucratique incessant. La semaine dernière, la
Fema (Agence Fédérale de la gestion des crises majeures) a délivré 25000 avis
d’expulsion aux réfugiés de Houston. Près de la moitié d’entre eux - qui ont
perdu leur emploi à cause de l’ouragan - n’ont aucune couverture médicale; plus
d’un enfant sur huit n’a bénéficié d’aucun suivi médical.
Contrairement aux prédictions infâmes de Barbara Bush, ça ne s’arrange pas
formidablement pour eux. (Voir ici)
Dans ce contexte, les élections municipales de la NO prennent une importance
particulière. Quel que soit le vainqueur, il devra composer avec, d’un côté,
les collectifs de citoyens et, de l’autre, le capital pour établir les
priorités pour la reconstruction de la ville.
Ces élections ne sont, cependant, ni libres ni équitables.
Moins de la moitié de la population est revenue à la NO. Et pourtant, les
demandes de mise en place de bureaux de vote dans les principales villes à
l’extérieur de la Louisiane, où beaucoup d’habitants se sont installés
provisoirement, ont été rejetées par les tribunaux fédéraux. « S’ils
peuvent le faire en Irak, pourquoi ne peuvent-ils pas le faire ici ? »
fait remarquer Walter Milton, un responsable d’IAF.
En conséquence, les gens doivent soit effectuer des centaines de kilomètres
pour aller voter, soit voter par correspondance. La majorité écrasante de ceux
qui pâtissent de cette situation sont, une fois de plus, les noirs et les
pauvres. *Jim Crow est ainsi encore bel et bien tapi dans l’ombre dans le
bureau de vote.
Mais nous sommes aujourd’hui dans le Nouveau Sud, où s’est développé un
racisme plus subtil, mais non moins efficace.
Les Noirs ne sont plus discriminés aujourd’hui par les lois sur la
citoyenneté mais par les lois de probabilités. Ce sont eux qui ont le plus de
chances de subir des inondations, le plus de chances d’être déplacés, le moins
de chances de pouvoir retourner chez eux, le moins de chances d’avoir la
possibilité de voter.
En faisant ainsi obstacle aux initiatives des collectifs de citoyens, le
grand capital a pu s’imposer très efficacement. Le maire actuel, Ray Nagin,
était le candidat du grand capital. Il est venu au pouvoir en 2002 grâce aux
voix d’une minorité de Noirs, d’une majorité écrasante de Blancs et du monde de
la finance.
Mais en Novembre, le maire a refusé le projet élaboré par l’Institut du
territoire urbain. L’institut proposait une carte avec trois « zones
d’investissement » : les quartiers destinés à des rachats massifs, les
futures zones vertes, et - les derniers à bénéficier d’investissements – les
quartiers habités par les Noirs et les pauvres.
Quand Nagin a rejeté ce projet, le capital a recherché un nouveau
porte-étendard. Il en présente deux aux prochaines élections : Ron Forman
et Mitch Landrieu.
Et donc, si la population a le droit de vote, c’est le capital qui a choisi
non seulement le maire sortant mais aussi ses deux principaux adversaires.
Contrairement à Nagin, les deux autres sont blancs et comme on ne peut pas
attendre grand-chose ni des uns ni des autres sur les questions essentielles,
l’élection portera peut-être sur la couleur de la peau.
Il faudra bien davantage que de la mélanine pour reconstruire la
ville ; car c’est justement cette obsession de la mélanine qui continue de
la détruire.
Médias absents
Seulement cette fois-ci, personne n’a les regards tournés vers la Louisiane.
Comme des adolescents qui découvrent le sexe, les médias américains ont
manifesté, après le cyclone, une fascination intense pour les dures réalités du
quotidien en Amérique, à savoir les disparités qui perdurent et se propagent
entre les classes sociales et entre blancs et non-blancs. Après s’être gavés
des preuves irréfutables de ces disparités criantes, ils ont vite eu la nausée
et sont partis se coucher.
Là-bas, dans le riche quartier, à majorité blanche, de Garden District, la
« Boulangerie » sur Magazine Street propose un assortiment de
délicieux croissants. Mais, dans la neuvième circonscription, on découvre
toujours des cadavres (neuf en mars dernier, certains à moitié dévorés par les
bêtes, plus un crâne).
Mais il n’y a pas de toile de fond mélodramatique aux exclusions systémiques
et systématiques des Afro-Américains cette fois-ci.
C’est comme s’il fallait que les cadavres flottent dans les rues et que des
milliers de gens se retrouvent sans eau et sans nourriture pour que le racisme
soit à nouveau digne d’intérêt.
“Je suis descendu du toit de ma maison et j’ai marché dans les rues inondées
et maintenant je me sens comme si on me remettait sur le toit de la
maison » dit Jeffers. Les collectifs de citoyens de la NO s’efforcent
d’aller se mettre à l’abri sur les hauteurs, et le capital, lui, cherche à
revendre le sol sur lequel ils posent les pieds.
http://www.guardian.co.uk/katrina/s...
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Note personnelle:
Les « Jim Crow laws » étaient les lois, en
vigueur entre 1876 et 1964 qui légalisaient la ségrégation des Noirs aux
Etats-Unis. Dans les écoles, les universités, les transports publics, les bars
et restaurants, les pompes à essence, tous les lieux publics, y compris les
cimetières, les Noirs avaient des structures (bien plus précaires) séparées de
celles des Blancs. Ils n’avaient pas le droit de vote, qu’ils ont finalement
obtenu au milieu des années soixante (Civil Rights Act of 1964) après des
années de lutte (en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale)
pour leurs droits civiques.
Les Blancs racistes des Etats du Sud, vindicatifs à la suite de l’abolition
de l’esclavage – contre laquelle ils s’étaient battus - et qui avaient
progressivement réussi à faire légaliser la ségrégation, ont toujours manifesté
ouvertement leur hostilité et leur racisme vis-à-vis des Noirs. Contraints par
la loi de modérer leur ardeur vengeresse, ils ont tout de même fait subir à la
population noire brimades, intimidations et tortures – avec l’aval d’une
justice fort clémente à leur égard.
Les Noirs (et autres « minorités ») et les pauvres résidaient
majoritairement jusqu’à présent dans les ghettos des centres-villes (et de la
très proche banlieue) désertés par la bourgeoisie et le capital, partis
s’installer à la (grande) périphérie (emportant par la même occasion dans leurs
bagages les emplois rémunérateurs et laissant la population urbaine sans
opportunités). Aujourd’hui, la bourgeoisie et le capital veulent reprendre aux
pauvres qui les occupent les quartiers, en décrépitude à cause de l’absence
d’investissement des propriétaires et des municipalités (en manque de capitaux,
il faut dire) et du dénuement des locataires. C’est ainsi que des quartiers
entiers ont été rénovés grâce aux investissements privés et les maisons vendues
à des prix défiant toute concurrence. Les pauvres, eux, sont, une fois de plus,
repoussés dans des endroits sordides, sans perspectives et sans
espoir.
Ce processus s’appelle la « gentrification
».
Pour plus de détails : Wikipédia et ses liens.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gentri...
Il leur reste tout de même un abri en béton: la
prison
Lire les statistiques ici
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Epilogue
C’est finalement Nagin, le noir, qui, contre toute attente, a été ré-élu, en
mai avec 37% des voix - malgré les incompétences dont il avait fait preuve
après le passage de Katrina sur la NO - devant Landrieu, le blanc. Grâce aux
voix de 80% de Noirs et de 20% des blancs.
Nagin, pourtant, disposait d’à peine $542,000 pour sa campagne alors que son
adversaire avait réuni plus de 3 millions de dollars de soutien. Plus de la
moitié des 462.000 habitants de la ville (dont 200.000 électeurs, noirs pour la
plupart) vit encore en dehors de la NO.
Cette victoire s’explique d’abord par le fait qu’il a réuni les voix des
noirs mais aussi, pour une part assez importante, de blancs, et ensuite parce
qu’il a reçu le soutien de camps inattendus, comme ceux de deux candidats
blancs qui s’étaient présentés contre lui lors des primaires en
avril.
La NO, la « chocolate city », comme l’appelle le maire, n’a
plus eu de maire blanc depuis 1978.
Infos prises dans :
New Orleans mayor wins surprise re-election
Monday May 22, 2006; The Guardian
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Moi ce que j'en dis ...
L’issue de cette tragédie demeure, donc, bien incertaine. D’autant que tous
ces gens, ballottés par les atermoiements des autorités, poussés par des vents
mauvais sur des terres hostiles, installés dans des logements précaires (des
milliers habitent dans des parcs à mobile-homes) pourraient bien se retrouver à
nouveau, très prochainement, dans l’œil du cyclone.
Le Capital ? il va bien merci. D'ailleurs, il ne va
jamais aussi bien que quand il y a des drames et des catastrophes.
Demandez donc à Halliburton et à Dick Cheney, le vice-président US, qui
serait mort depuis longtemps si une antenne médicale ne le suivait pas partout,
même à la chasse, où il tire sur ses congénères.
La preuve que les multinationales sont partout et endorment le
peuple:

Réfugiés au Darfour devant la coupe du monde.
Photo:BBC on line

Commentaires
Très bon article, pas étonnant de le retrouver sur rezo.
Merci pour les liens et l'analyse, ton blog semble porté sur les questions internationnales et très intéressant.
Les comparatifs USA-Irak se multiplient depuis quelques temps et la plupart du temps, ils font plutôt mal je trouve.
La dernière photo est assez frappante, alors que certains se battent pour ne pas avoir affaire à la Coupe, d'autres n'ont peut être que ça à se mettre sous la dent... effrayant.
Etrangement, Coco des bois s'est aussi retrouvé sur Rezo ces derniers temps... Les grands esprits se rencontrent!

Moi aussi, j'aime bien ce blog, même si je trouve, mais c'est totalement subjectif, qu'il gagnerait à raffraichir un peu les peintures...
Bjr
merci pour ce billet fort intéresant
il y a crpendant quelques
points obscurs : 'des milliers habitent dans des parcs a mobile-homes' ...
qu'entendstu par là ? bonnne continuation 
Bin, des sortes de terrains où on a mis des mobil homes dessus pour loger les gens, soi-disant à titre provisoire, comme dans un camping.
Cela me semblait clair.