PLANETE DE BIDONVILLES
Par emcee le jeudi 8 juin 2006, 06:23 - Dans l'enfer de l'Ultralibéralie - Lien permanent
La vague montante de la pauvreté urbaine.
Pour la première fois dans l’Histoire, la majorité de la population mondiale habitera bientôt dans une ville. Mais une grande partie de cette population urbaine souffre d’extrême pauvreté. Mike Davis, auteur et activiste social, détaille ces nouvelles donnes dans son dernier livre : PLANET OF SLUMS. Il parle avec Lee Sustar (journaliste du Socialist Worker) des conséquences politiques, environnementales, sociales et économiques de la vague montante de la pauvreté urbaine.

Traduction de l’article paru en mai 2006 dans le Socialist
Worker
Q : La question de l’expansion des méga-bidonvilles a été occultée
dans les débats politiques classiques. Pourquoi ?
A : Je dois dire que j’ai été surpris du silence quasi-total qui a
accueilli la parution il y a trois ans, de l’éminent rapport de l’ONU, le Défi
des Bidonvilles. En plus de la première vue d’ensemble sérieuse sur la pauvreté
urbaine au niveau mondial, les spécialistes de l’ONU fournissent un bilan
exhaustif des dégâts causés par 30 ans de programmes d’ajustements structurels,
d’endettement et de privatisations.
Je suppose que c’est le genre d’information dont les partisans de la Banque
mondiale, et plus généralement, le « Consensus de Washington » ne
veulent pas entendre parler.
A l’exception, bien sûr, du Pentagone. Le désintérêt des pontifes du Conseil
National de Sécurité pour les bidonvilles mondiaux contraste avec l’attention
particulière que lui portent des cerveaux aux pensées plus pragmatiques à la
Faculté de la Guerre de l’Armée ou au Laboratoire des Conflits Armés des
Marines.
Les décideurs de guerre ont conscience que si leurs bombes intelligentes
sont extrêmement douées pour cibler des villes hiérarchisées comme Belgrade,
qui ont des infrastructures et des quartiers d’affaires centralisés, les armes
américaines ultra-modernes ne savent pas résoudre le problème des
concentrations de quartiers pauvres, comme à Mogadishu en Somalie ou à Sadr
City à Bagdad , la capitale iraquienne.
Les immenses bidonvilles qui s’étalent aux abords des villes du Tiers Monde
neutralisent la majorité de l’arsenal baroque de Washington.
En étudiant attentivement ce problème, les stratèges militaires ont été
amenés à se forger une vision de géopolitique mondiale différente de celle du
reste du gouvernement Bush. Plutôt qu’au complot terroriste ou à l’axe du mal,
les militaires s’intéressent à la prééminence du terrain : le bidonville
lui-même.
L’ « ennemi » (qui est pour le Pentagone un ensemble
éclectique d’adversaires potentiels, qui va des gangs des rues aux milices
ethniques en passant par les groupes extrémistes) importe moins que le
labyrinthe dans lequel il se déplace.
Q : Dans votre livre, vous faites la distinction entre
l’urbanisation qui a découlé de l’industrialisation au XIX° et au XX° siècle et
l’urbanisation qui a été imposée par les programmes d’ajustement structurel mis
en place dans le Tiers Monde aujourd’hui.
R : AU XIX°s, la théorie sociale classique voyait en ces villes
industrielles dynamiques comme Manchester, Berlin et Chicago le modèle à
reproduire. Et d’ailleurs, les villes chinoises (produits de la plus grande
révolution industrielle de tous les temps) sont calquées sur ce même modèle,
tel qu’il avait été conçu par Marx et Weber.
Mais la majorité des villes du Tiers Monde seraient davantage apparentées à
ces villes de style victorien, comme Dublin ou Naples, avec leurs énormes
poches de pauvreté et le manque d’industries modernes. La croissance urbaine a
été déconnectée de l’industrialisation, et même du développement économique en
tant que tel.
Les « push factors » (facteurs de répulsion), qui poussaient les
populations rurales à quitter la campagne fonctionnent actuellement
indépendamment des «pull factors » (facteurs d’attrait) comme les offres
d’emplois urbains formels qui assurent une explosion démographique urbaine
continue. En dehors de la Chine, de plus, les anciennes métropoles
industrielles du Sud, telles que Bombay, Johannesburg, Sao Paulo ou Buenos
Aires, ont subi une très importante désindustrialisation au cours de ces 20
dernières années. La théorie de la « modernisation » s’est, ainsi,
écroulée ; et le développement urbain est désormais indépendant de
l’industrialisation, voire de l’essor économique.
Ceci a des implications à la fois pour la théorie sociale révolutionnaire et
pour la pratique. Nulle part dans les écritures marxistes, (même pas dans les
textes visionnaires des Grundrisse) on ne trouve une quelconque anticipation de
ce qui existe actuellement avec le prolétariat informel : une classe
sociale mondiale d’au moins un milliard de citadins déconnectés de façon
radicale et permanente de l’économie formelle mondiale.
Q : Quels sont les traits communs entre ce qui se passe en matière
d’urbanisation en Chine et à l’autre extrême, en Afrique ?
R : Tout d’abord, il faut absolument chasser l’idée que les villes se
sont développées de façon linéaire ou unidirectionnelle.
Les bidonvilles actuels sont, dans la plupart des cas, le résultat, non pas
d’une accumulation lente et incrémentielle de la pauvreté, mais du
« big-bang » qui s’est produit à cause de l’endettement et des
programmes d’ajustements structurels de la fin des années 70 et des années 80.
Les exodes ruraux massifs se sont retrouvés confrontés à une baisse
vertigineuse des investissements sociaux dans les infrastructures urbaines et
les services publics. Les nouveaux pauvres urbains ont été réduits à improviser
leur propre logement et à développer des stratégies de subsistance. Leur
ingéniosité a déplacé, il est vrai, des montagnes, mais seulement sur une
période limitée.
Actuellement le constat est accablant : la fameuse frontière de terrain
libre ou presque libre qu’on pouvait occuper n’existe plus, et l’économie
informelle est envahie par trop de pauvres qui se disputent les mêmes créneaux
de survie. En Afrique, en particulier, ce « miracle » de
l’urbanisation où chacun se débrouille tout seul ressemble aujourd’hui bien
plus à une lutte pour survivre dans un camp de concentration sordide qu’à une
vision romanesque de squatters héroïques et de micro-entrepreneurs.
La Chine, bien sûr, est, en partie, une exception, l’Etat continuant de
construire des millions logements sociaux décents. Cependant, l’offre est bien
en-deçà de la demande, et les inégalités se sont davantage creusées dans les
villes que dans le reste du pays ces dix dernières années.
Les bidonvilles par exemple, se sont recréés à une échelle gigantesque. Les
citadins traditionnels sont actuellement expulsés de quartiers anciens, en
particulier à Pékin, pour laisser la place à des méga-projets financés par des
fonds étrangers et à des logements de luxe. Pendant ce temps, les migrants
ruraux (un énorme sous-prolétariat péri-urbain constitué d’au moins 100
millions de personnes) s’entassent dans des abris de fortune insalubres à la
périphérie des villes. Ce sont, avec les pauvres familles d’agriculteurs, les
principales victimes de l’adhésion de la Chine au libéralisme
économique.
Q : Vous parlez des coûts environnementaux énormes de ces tendances.
R : Dans l’abstrait, les villes sont la solution à la crise
environnementale mondiale. Depuis Patrick Geddes jusqu’à Jane Jacobs, les
spécialistes de l’urbanisme ont souligné, à juste titre, que c’est la ville, et
non pas la petite ferme idéalisée, qui est notre ultime arche : c’est
potentiellement le système le plus efficace pour recycler l’énergie et la
matière quelque part entre nous-mêmes et la théorie Gaia.
De plus, seule la ville (grâce à la création de richesses communes, espaces
publics et luxe partagé) peut résoudre la quadrature du cercle du développement
durable associé à un niveau de vie élevé.
Mais l’urbanisation actuelle, à la fois dans les pays riches et dans les
pays pauvres, est en train, paradoxalement, de détruire les conditions
absolument nécessaires à un environnement véritablement urbain.
Aux Etats-Unis, à cause des traces de plus en plus phénoménales laissées sur
la nature, les riches *« exurbs » (ces lotissements dans la grande
ceinture des villes où prolifèrent les propriétaires de *Mc Mansion et de 4X4
Hummer*) feraient passer les *Levittowns des années 50 pour des paradis
environnementaux.
Dans les pays pauvres, parallèlement, l’expansion urbaine informelle
s’approprie les lignes de partage des eaux et les espaces ouverts qui
constituent les infrastructures environnementales essentielles en milieu
urbain. Les nappes phréatiques sont détruites ou dégradées, les eaux usées et
la toxicité des produits contaminent tous les aspects de la vie quotidienne, et
constamment à la recherche d’un toit, les pauvres s’exposent de plus en plus
aux catastrophes en s’installant sur des flancs de collines qui s’éboulent ou
sur les rives instables de cours d’eau pollués (en Inde, des centaines de
milliers de personnes dorment à quelques mètres de la voie ferrée).
La pauvreté accroît constamment les risques urbains et, avec les changements
de climat, promet un monde où tout progrès incrémentiel visant au développement
de structures ou à la mise en place de mesures de santé publique serait anéanti
par le coût de plus en plus élevé des crues, des tremblements de terre, des
glissements de terrain et des pandémies.

Favella à Rio de Janeiro
Q : Comment les bidonvilles des pays occidentaux, y compris aux
Etats-Unis, entrent-ils dans ce paysage ?
A : Le Tiers monde urbain existe ici aussi. Outre le délabrement
endémique des cités-ghettos des centres-villes et des banlieues anciennes, le
sud-ouest américain voit se développer un habitat informel pratiquement
identique à celui qui existe à la périphérie des villes d’Amérique
Latine.
A deux pas de maisons qui coûtent des millions de dollars, dans le secteur
de Palm Springs, en Californie, par exemple, on trouve des bidonvilles sur les
réserves d’Indiens, qui accueillent des milliers d’ouvriers agricoles de la
région. Les pauvres « colonias » de Juarez sont maintenant
reproduites à l’identique sur la rive texane du Rio Bravo.
En Europe occidentale, on retrouve également des bidonvilles à l’image de
ceux du Tiers monde (appelés « clandestinos), en particulier à la
périphérie de Lisbonne et de Naples. Le pire bidonville en Europe, cependant,
est probablement « Cambodia » à Sofia, en Bulgarie, où 35 000 Roms
vivent comme les Dalits en Inde.
Mais le spectacle le plus choquant c’est dans l’ex-URSS, où les taudis ont
proliféré plus rapidement encore que les millionnaires.
Depuis 1989, de nombreux services urbains parmi les plus vitaux (comme le
chauffage communautaire), de même que les loisirs et la culture (tous liés à
l’industrie) ont disparu, laissant les personnes âgées mourir de froid en
hiver. A Moscou, de plus, d’énormes populations de squatters, principalement
des immigrés sans papiers ou des minorités nationales, occupent des usines
désaffectées et des logements sociaux, employés, esclaves anonymes, dans
l’économie clandestine qui font la fierté de l’ordre nouveau. Gorky doit se
retourner dans sa tombe.
Q : Certains considèrent votre livre comme le constat de la
naissance d’une nouvelle classe populaire (appelée « multitude » par
Michael Hardt et Antonio Negri), qui a envahi, si ce n’est englouti la classe
ouvrière.
R : Je ne vois pas cela comme ça du tout.
Revoyez le manifeste communiste un instant. Marx et Engels avançaient que le
prolétariat ouvrier était une classe révolutionnaire pour deux raisons.
D’abord, parce qu’il portait des « chaînes radicales » (c à d qu’il
n’avait pas d’ intérêt particulier à économiser ou à perpétuer la propriété
privée à grande échelle). Et deuxièmement parce que sa place dans la production
industrielle moderne lui conférait des capacités extraordinaires (qu’aucun
autre groupe subalterne n’avait eu dans le passé) en matière d’autogestion, de
sciences et de culture.
Le prolétariat de l’économie parallèle d’aujourd’hui porte également des
chaînes radicales, mais il a été exclu de la production sociale (du moins comme
Marx l’entendait) et exclu, dans de nombreux cas, de la culture traditionnelle
et de la solidarité urbaine. Installé à la périphérie des bidonvilles, sans
accès aux emplois formels et éloigné de l’espace public traditionnel, il
recherche des possibilités d’unité et de pouvoir social. En effet, ce qu’on
observe actuellement dans le monde entier c’est un vaste ensemble
d’expérimentations, où la jeunesse des bidonvilles (parfois alliée à la classe
ouvrière traditionnelle mais pas forcément) recherche des solutions radicales à
sa « périphéralité ».
Là où subsiste un héritage ou une transmission des traditions de la classe
ouvrière, comme, disons, à El Alto (réplique quechua du bidonville de La Paz,)
où d’anciens mineurs prennent l’initiative des mobilisations, il en résultera
peut-être une ré-invention de la gauche.
Les pauvres urbains découvrent actuellement que les dieux du chaos sont de
leur côté ; ils peuvent bloquer, enfermer et assiéger l’économie de la
cité bourgeoise « formelle ». La mobilisation créative et les
perturbations de type guérilla des divers quadrillages des services urbains et
des équipements peuvent compenser la perte de pouvoir dans le processus de
production. Mais trop souvent, l’économie parallèle avance main dans la main
avec la compétition darwinienne qui entraîne la division des pauvres et le
contrôle des bidonvilles par les patrons, la clientèle et les chefs de
tribus.
Un exemple célèbre et tragique, c’est Bombay. Il y a un quart de siècle,
quand l’industrie du textile tournait encore à plein régime, Bombay était
célébrée pour sa gauche puissante et ses mouvements syndicaux. Les dissensions
religieuses étaient maîtrisées par la solidarité syndicale.
Mais après la fermeture des filatures, les bidonvilles ont été pris en main
par les religieux (en particulier, par le fanatique parti maratha et hindou, le
Shiv Sena.
Il s’en est suivi des émeutes, des massacres et des divisions apparemment
irréversibles.
Je pense donc que les forces centrifuges au sein de la classe ouvrière
informelle sont globalement plus puissantes que la concurrence sur le marché du
travail au sein de la classe ouvrière industrielle traditionnelle.
Mais toute l’histoire du mouvement ouvrier des deux siècles derniers s’est
résumée à vaincre des dissensions soi-disant insurmontables. En même temps,
cela ne sert pas à grand chose de faire sortir des lapins métaphysiques de
chapeaux de philosophes.
La méthode de Marx consistait à se lancer dans une étude d’éléments concrets
pour élaborer un concept et, de toute évidence, ce dont on a besoin
actuellement ce sont des monographies activistes de la politique des pauvres
urbains dans leur grande diversité (depuis les nouveaux mouvements sociaux
révolutionnaires de Caracas jusqu’aux désastres engendrés par la concurrence
entre fanatiques religieux à Karachi ou à Bagdad).
Mais on aurait tort d’entreprendre une étude comparative de ce genre sans
garder à l’esprit que beaucoup de conflits et d’identités apparemment
profondément ancrés sont probablement transitoires.
La « guerre des civilisations » qui d’après les néo-impérialistes,
justifierait les affres de l’homme blanc actuellement n’est qu’une illusion
bien commode. Le véritable fondement de l’histoire contemporaine reste les
contradictions structurelles d’un capitalisme mondial incapable de créer des
emplois, des logements ou un avenir à la population urbaine qui est en train de
se développer.
http://www.socialistworker.org/2006...
Notes :
Mc Mansion: sortes de maisons « Phénix »
surdimensionnées et prétentieuses qui se multiplient dans des lotissements sans
âme, à la grande ceinture des villes.
http://en.wikipedia.org/wiki/mcmans...
Hummer, GM un 4x4 énorme. Voir ici :
http://www.auto.outrefranc.com/view...
Levittowns
http://www.levittownhistoricalsocie...
.......................................................................................................
Complément d'information:
Lisez le récit d'André-Marie Dussault dans le Courrier:

Commentaires
Merci d'avoir trouvé cet entretien (et de l'avoir traduit) ! J'avais remarqué ce bouquin de Mike Davis, déjà auteur d'un passionnant *Quartz City : Los Angeles, ville du futur*. Sur le phénomène des banlieues américaines, je te conseille l'excellent film documentaire *The end of Suburbia*,ici : http://www.endofsuburbia.com
Bonne continuation,
seb
merci pour le commentaire et merci pour les infos.
Je suis très intéressée par ce documentaire.
Quant à Mélanine, un excellent site que je visite à l'occasion, comme le reste, d'une pause dans mon agenda (militant) souvent chargé par les temps qui courent.
A bientôt
Mike Davis est un génie.
A signaler que ses bouquins - y compris donc le petit dernier - sont traduits et publiés de par chez nous par les éditions La Découverte.
On pourra lire (en VO) une autre interview de Mike Davis parlant de la "Planet of Slums" sur
http://www.tomdispatch.com/index.mh...
&
http://www.tomdispatch.com/index.mh...
On peut aussi taper "Mike Davis" dans la recherche de l'excellent Tomdispatch.com et s'apercevoir - oh joie ! - que d'autres articles de l'auteur sont disponibles sur le site.
Enfin, un beau portrait, quoiqu'un peu ancien (1998), d'un homme au parcours décidément pas comme les autres :
http://www.laweekly.com/news/news/j...
Désolée, iznopreum's, je viens de découvrir ton commentaire (et de le mettre en ligne), caché qqpart dans les "indésirables". WHAT? Jamais de la vie!
Merci pour les infos. Je vais regarder tout cela de près.
Je connais le site Tomdispatch, mais cela fait un moment que je ne l'ai pas exploré.