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Child rag-pickers in Calcutta. Photograph: Deshakalyan Chowdhury

Traduction (presque intégrale) de l’article du Guardian (April 5, 2006):
« A Tale of Two Indias »
http://www.guardian.co.uk/india/sto...

CONTE DES DEUX INDES

Reportage de Randeep Ramesh

Une “gated community” (quartier résidentiel enclos) pour les riches du sous-continent indien … et un enterrement pour un petit producteur de coton, poussé au suicide à cause de l’escalade de la pauvreté. La croissance économique en Inde est époustouflante mais en cette période de mondialisation, les inégalités qui existaient déjà deviennent encore plus tranchées.

Un Boris Becker en costume bleu se caresse le menton, secoue la tête puis s’adresse à la caméra. « Non, Non, désolé, je ne vois vraiment pas d’endroit où j’aimerais vivre autant que celui-là ». Entouré de chalets suisses en bois et de pelouses bien vertes coupées aux ciseaux à ongles, l’ancien vainqueur de Wimbledon s’en va tranquillement retrouver, on suppose , son « endroit ». La publicité qui passe en boucle sur les écrans de télévision en Inde depuis le mois dernier, donne à penser que Becker veut passer le reste de son existence à l’ombre des collines Sahyadri, oasis de verdure au milieu de la poussière de l’état indien du Maharashtra.

C’est une première dans le pays : la publicité pour une enclave privée qui va isoler 35000 riches résidents de la pauvreté endémique en Inde. Pour y parvenir, 11000 acres de forêt vitale sont progressivement remplacés par une ville, Aamby Valley, dont l’accès est interdit par des hauts murs de brique rouge surmontés d’une clôture électrique. A l’intérieur de chaque maison, il y a une sonnette d’alarme et les rues sont truffées de caméras de TV à circuit fermé. Fermée et gardée par des policiers armés, cette commune est inaccessible aux non-résidents, volontairement isolés du reste du pays.

De multiples façons, Aamby Valley fait penser à un lieu de vacances de luxe plutôt qu’à un paradis impénétrable. Le climat est un des plus agréables du pays, la température dépassant rarement 32° grâce aux brises qui soufflent tout au long de l’année. Il y a des parcs aquatiques, des circuits de randonnée, des murs d’escalade, un parcours de golf de 18 trous, un village tribal, des restaurants 5 étoiles, un hôpital de 1500 lits et un aéroport pour les jets privés. Avec seulement 250 maisons construites sur les 7500 prévues, Aamby Valley a l’air sinistre d’un plateau d’Hollywood à l’abandon. Mais le quartier est plus qu’un simple lotissement tape-à-l’œil. sa réalisation marque un changement dans l’évolution du pays qui passe de la misère noire à des revenus moyens, insensible au fait que les riches se remplissent de plus en plus les poches et que certains d’entre eux accumulent des fortunes indécentes.

Auparavant, les riches qui devaient s’accommoder de la pauvreté oppressante du pays frôlaient de leur Mercedes des vaches indolentes et évitaient de mettre les pieds dans les flaques d’urine avec leurs chaussures de luxe. En aucune façon il n’était possible d’échapper à la criminalité, à la circulation et au bruit qui sévissent dans les villes. Jusqu’à ce que l’Inde rejoigne l’économie de marché mondiale dans les années 90, les Indiens étaient enclins à s’identifier aux pauvres, une caractéristique culturelle qui s’inspirait de l’ascétique Mahatma Ghandhi.

L’Inde de Ghandi, ou du moins son influence sur l’économie a disparu complètement au cours de ces dix dernières années. De 1947 à 1991, le taux de croissance économique annuel était de 3,5%, ce fameux « taux de croissance hindou » qui privilégiait l’égalité et la stabilité sociale plutôt que l’opulence. Après 1991, tout cela a changé. Les notions de rapidité d’exécution et de performances ont été inculquées à la société indienne qui par tradition vivait de façon plus posée et plus décontractée.

Le taux de croissance annuel a grimpé à 6%. Et ces trois dernières années, il a atteint 8%, ce qui indique que l’économie aura doublé d’ici 10 ans. Le message actuel est semblable à celui de la Chine dans les années 90, dans les paroles attribuées à Deng Xiao Ping: « s’enrichir c’est magnifique ». Non pas que la richesse ait atteint toutes les couches de la société. L’Inde est un seul et même pays mais les riches et les pauvres semblent habiter sur des planètes différentes. Pratiquement passées sous silence, il y a des réalités quotidiennes abominables : le taux de malnutrition des enfants de moins de 5 ans est de 45%, un taux scandaleusement élevé. Moins d’un tiers des maisons en Inde sont équipées de sanitaires et la plupart des femmes doivent attendre la nuit pour répondre à l’appel de la nature. Les discours sur l’éradication de la pauvreté dans le monde sonnent creux en Inde, un pays qui compte un tiers des pauvres de la Planète et où 300 millions de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour.

Pourtant un autre monde est en train d’émerger, dynamisé par la fortune immense qu’amassent les nouveaux riches en Inde, qui achètent les produits de luxe aux noms réputés, vont skier dans les Alpes et envoient leurs enfants à Harvard. A brève échéance, il y aura 3,8 millions de foyers dont le revenu atteindra 10 millions de roupies (200.000€).

En dessous d’eux, la bourgeoisie représente environ 150 millions de personnes. Leur appétit pour les biens de consommation a vu se développer une nouvelle culture de l’argent, comment en gagner et comment le dépenser. En Inde, les classes moyennes, dans une économie où l’Etat intervenait davantage, n’avaient pas le choix entre divers produits. Le pays connaît actuellement une hausse rapide de la consommation. Pour certains, ceci est bien la preuve que l’Inde, en ouvrant ses frontières, a bénéficié de la mondialisation – en permettant à Dior, Bulgari et Rolls Royce de s’implanter dans le pays. La consommation dans cette Inde-là est particulièrement ostentatoire.

Aambay Valley offre aux Indiens la possibilité de se séparer de l’Etat moyennant sonnantes et trébuchantes : un acre (env. 5000 m2) ou deux de terrain coûte 70 millions de roupies (1,3m €). Le prix du chalet de base avec 2 chambres est de 15 millions de roupies (300 000 €) – c à d 90 fois le revenu annuel moyen d’une famille en Inde. Ce fait seul donne aux riches l’assurance qu’ils seront complètement séparés de la populace (…)

Au cœur de ces projets, se profile la privatisation des espaces urbains. Aamby Valley est géré par une compagnie privée, Sahara, un groupe indien qui a créé une compagnie aérienne, dirige des chaînes de télévision ainsi qu’un réseau de banque rurale dans le Nord de l’Inde (…).

Tout cela laisse présager une transformation bien plus profonde : l’éclosion d’une classe de gens qui se méfient de l’Etat et rêvent de se créer un Eldorado bien à eux. Les nouveaux riches en Inde abandonnent l’Etat discrètement : en payant leur propre police et en jouant au golf dans des clubs privés. Apparemment, ils ne se soucient guère de financer les services publics ou d’aider les pauvres qui restent avec leurs écoles et leurs hôpitaux délabrés. Cette inégalité institutionnelle émane du système de castes, hiérarchie sociale en Inde, mais s’y ajouteront bientôt d’autres clivages sociaux quand les villes non modernisées seront envahies par toute une classe d’indigents.

Pour voir l’éclosion d’une nouvelle ère en Inde, il suffit de regarder la télévision. Les personnages de spots publicitaires pour les voitures semblent toujours conduire sur des routes impeccables, à travers des forêts en Autriche ou le long de plages californiennes, sans ornières ni vaches sacrées.

Ancré chez les riches indiens, il y a le sentiment triomphant qu’une Inde fière et arrogante revendique aujourd’hui la place qu’elle mérite dans le monde. Et qu’à l’ère des délocalisations, des technologies de pointe et des armes nucléaires, l’image de l’Inde à l’étranger ne peut plus être réduite à celle d’éléphants, de maharajas et d’enfants en guenilles aux ventres protubérants.

Il faut souvent le soutien de célébrités pour que les pauvres puissent se faire entendre. Le mois dernier, à Delhi, l’écrivain indienne Arundhati Roy se tenait aux côtés de femmes en sari qui scandaient des slogans dans l’espoir d’attirer l’attention sur un fléau terrible : l’épidémie de suicides chez les petits agriculteurs. Des milliers d’agriculteurs se sont donné la mort quand ils se sont retrouvés avec des dettes qui, transposées en dollars, représenteraient à peine le prix d’un I-Pod, mais qui suffisent à plonger dans la misère une famille entière.

(…) Roy explique : « Une partie de l’Inde a fait sécession. La mondialisation a créé une classe de gens très riches. Ils se fichent pas mal que les colporteurs soient chassés des rues ou que les taudis soient détruits du jour au lendemain.

Selon elle, l’Inde se désagrège avec une rapidité inouïe et intolérable à cause de la libéralisation. Dans les villes, marteaux et bulldozers démolissent des quartiers entiers de bidonvilles pour les remplacer par des immeubles flambant neuf. Et ces transformations affectent encore plus profondément les villages où, dit Roy : « l’Inde ne vit pas. Elle se meurt. ».

L’Inde est une mosaïque de 500.000 villages, chacun peuplé d’un millier d’habitants environ. Cette spécificité démographique s’est pliée, des siècles durant, à un ordre établi tacite, régi par le système de castes, les moissons et les fêtes religieuses.

Mais l’avènement du capitalisme - qui s’est traduit, dans les villes par une consommation effrénée, des constructions extravagantes et des mœurs plus dissolues - a eu un effet bien plus dévastateur sur les villages indiens.

A une centaine de kilomètres de Aamby valley, dans la région de Vidarbha, la ceinture agricole à l’est de l’état du Maharashtra, se trouvent des champs de terre noire qui produisaient autrefois une abondante récolte d’ «or blanc», comme on appelait le coton. Mais la récolte a perdu de sa superbe ces dernières années. L’arrivée sur le marché de nouveaux pesticides et de semences génétiquement modifiées, ainsi que de tracteurs ultra-modernes qui siphonnent goulûment une essence qui augmente sans cesse, a fait flamber les coûts de production. Parallèlement, l’Inde, dans sa campagne de libéralisation, a supprimé les barrières douanières qui interdisait l’entrée au coton étranger.

Les agriculteurs de Vidarbha, qui ne sont plus protégés grâce au contrôle du marché et aux tarifs douaniers, sont obligatoirement mis en concurrence avec les agriculteurs de UE et des Etats-Unis qui eux sont subventionnés à coups de milliards de dollars par an. Résultat : les cultivateurs de coton en Inde ont été ruinés en quelques petites années. Enfermés dans la pauvreté à cause de dettes qu’ils ne peuvent pas rembourser, les agriculteurs ont revendu leurs charrettes, puis leur bétail, et enfin, leurs terres et leur maison. Certains proposent un rein pour 100 000 roupies.

D’autres ont mis en vente des villages entiers. Les 800 acres de Dorli, un village dans la région de Wardha, tout équipé pour recevoir 46 familles, peut être à vous pour 200m de roupies (£2,5m), environ la même somme que pour trois lots à Aamby Valley. « Ca peut se négocier », dit Sujata Halule, 27 ans, membre élu au conseil municipal du village. « Nous n’avons pas de vêtements, rien à manger … les chiens vivent mieux que nous ici maintenant ».
Dans le journal local il y a un décompte sinistre du nombre de suicides d’agriculteurs dans la région : le total en six mois le jour de mon arrivée était de 348. Kadu Petkar en fait partie : en février dernier, il a avalé une bouteille d’insecticide, s’est allongé sur son hamac, a vomi et est mort.

La maison de Petkar, faite de briques et d’argile, située dans le village de Kurjhi Fort contient 3 ou 4 petites pièces qui, à mon arrivée, se remplissent de personnes en deuil. La mère de Petkar est accroupie sur le sol, Nanda, la fille, raconte comment elle a retrouvé son père ce matin-là. Cet agriculteur de 45 ans avait emprunté 31.000 roupies (450€) dix ans auparavant ; malgré quelques remboursements occasionnels, sa dette avait triplé au moment de son suicide. La banque était déjà venue demander son dû, l’obligeant à vendre une partie de ses terres.

Petkar laisse derrière lui sa femme, sa mère de 75 ans, son père de 80 ans et 4 enfants qui vont tous sombrer encore davantage dans la misère. Les plus âgés d’entre eux sont repartis travailler dans les champs comme travailleurs journaliers où ils gagnent moins d’une livre par jour (1,50 €). Nanda, 16 ans va bientôt les rejoindre. Elle préfèrerait pourtant poursuivre ses études «à la grande ville » et aller faire les magasins comme toutes les filles de son âge mais la mort de son père a anéanti ses ambitions. «Maintenant je n’ai plus de rêves», dit-elle.

Le mois dernier, 77 agriculteurs se sont suicidés, ce qui fait près de 3 par jour. Certains écrivains ont appelé cela « la Grande Dépression » mais la semaine même où les chiffres des suicides étaient publiés, il y avait dans les journaux plus d’articles sur la semaine de la mode à Mombai que sur les souffrances du monde rural.

La mondialisation en Inde, phénomène brutal et de grande ampleur, a créé dans le pays des changements rapides. Et plus il y avait de rentrées d’argent grâce à l’ouverture des marchés, plus les transformations étaient déconcertantes.

Et les Indiens qui se comptent parmi les perdants de ces évènements sont largement beaucoup plus nombreux que les gagnants. Plus de 400 millions d’agriculteurs affichent à peine 375 dollars chacun de rendement annuel alors qu’il est de 25.000 dollars pour le million environ d’ingénieurs en informatique.

Ce sont ces inégalités, particulièrement dans une société qui en est venue à valoriser l’accumulation des richesses, qui répercute les pronostics de la CIA et des banques d’affaires comme Goldman Sachs selon lesquels l’Inde, de même que la Chine, qui sont appelées à dominer l’économie mondiale dans les prochaines décennies. La Chine est déjà la deuxième économie mondiale ; l’Inde est sur le point de dépasser le Japon et de prendre la 3° place. Un avenir de prospérité encore plus importante semble donc assuré. C’est le cas également pour la réalité actuelle qui est que le pays reste un endroit effroyable où vivre quand on est pauvre.



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ET AUSSI:

Inde: toujours davantage de problèmes liés au coton transgénique

L’Etat d’Andra Pradesh menace Monsanto d’engager une procédure pénale au cas ou l’entreprise refuserait de dédommager les agriculteurs qui exigent des compensations. Le gouvernement dispose de 20 rapports qui confirment que les paysans ont été abusés. Ces rapports dénoncent également le marketing agressif, les prix trop élevés, les chiffres de production trompeurs et les cultures en plein champ secrètes de l’entreprise.
Dans l’Etat de Vidarbha, le nombre de suicides des agriculteurs surendettés, en proie au désespoir, augmente; la majorité d’entre eux sont des paysans cultivant des OGM. (WebIndia02, 06)

Gentech-news 129 ; janvier 2006

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Rapport intéressant de Swissaid sur le génie génétique appliqué à l’agriculture, en particulier dans les pays pauvres:
http://www.swissaid.ch/politik/f/do...



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Who said "the poor cannot be happy "?

The toothless, but hearty smile of an Halakki lady conceals a life of utter poverty, illiteracy and exploitation. Traditionally, these tribals led a simple farming life along the Sahyadri mountains in southwest India, but the extremely simple lifestyles of Halakkis made them vulnerable against the currents of "progress" and in the recent years, their men have taken to drinking and gambling in large numbers and the women have fallen prey to the exploits of men, Indian and foreign.

Le sourire édenté mais cordial d’une femme Halakki dissimule une vie d’extrême pauvreté, d’analphabétisme et d’exploitation. Traditionnellement, ces tribus menaient une vie modeste de fermiers le long de la chaîne de montagnes Sahyadri au sud-ouest de l’Inde mais leur mode de vie extrêmement simple les ont rendus vulnérables aux vagues de « progrès » de ces dernières années. Les hommes se sont mis à boire et à jouer tandis que les femmes sont devenues la proie des hommes, Indiens et étrangers.

Photos
http://www.kamat.com/kalranga/bhiks...

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