Sac de riz distribué par le Programme alimentaire mondial de l’ONU, le 3 juin 2004

Quand le président du Niger a accusé les associations humanitaires d’exagérer dans leur propre intérêt la pénurie de nourriture qui sévissait dans son pays, les médias occidentaux se sont offusqués.

Comment osait-il mordre la main qui donnait à manger à son peuple, se demandaient les commentateurs. Beaucoup laissèrent entendre que le président cherchait à absoudre les manquements de son propre gouvernement.

Mais d’après certains éminents spécialistes de l’aide humanitaire, Mamadou Tandja n’avait pas complètement tort.

Même si, certes, ces déclarations, servaient les intérêts du président, elles soulevaient des questions fondamentales sur la façon dont est organisée l’aide d’urgence.

«Je pense que les ONG et les médias occidentaux ont tout intérêt à brosser un tableau simpliste et pessimiste de la situation, comme cela a été le cas pour la crise alimentaire au Niger» a déclaré sur le site de la BBC le Professeur W Easterly de l’Université de NY.

Il y a bien eu des cas de pénurie alimentaire dans certains endroits cette année mais ils n’étaient pas si importants que cela et ils sont près d’être résolus actuellement. Ce dont souffre aujourd’hui le Niger, où les moyens de subsistance de la population sont tributaires des variations des prix des produits alimentaires, ce n’est pas d’une crise alimentaire aiguë mais de malnutrition chronique.

Parler abusivement de famine en montrant des photos d’enfants malnutris sert peut-être à collecter des fonds pour l’aide humanitaire mais ne sert pas à traiter les questions de fond », explique M. Easterly.

Tony Vaux, ancien responsable à Oxfam, est d’accord avec cela. Dès que survient une urgence, la machine des relations publiques des ONG se met en route et la tentation est forte de partir en quête des cas extrêmes».

Le problème, c’est que soit on gagne le gros lot soit on n’a rien du tout. Il ne semble pas y avoir de juste milieu. » explique M. Vaux, auteur de l’ « Altruiste égoïste ».

Un des problèmes avec ces appels de dons spectaculaires, fait remarquer Easterly, c’est que les efforts déployés pour apporter de l’aide sont bien mal récompensés.
« Les résultats ne sont pas à la hauteur de l’attente », dit-il. Mettre sur pied des opérations de secours, cela prend du temps et quand l’aide alimentaire arrive, il est souvent trop tard - ou bien alors la crise s’est réglée tout seule, comme ce qui s’est apparemment passé au Niger.

L’aide d’urgence est peut-être utile mais, avec les mêmes moyens, on sauverait beaucoup plus de vies si on n’attendait pas de pouvoir exhiber devant les caméras des enfants touchés par la famine.

Ce manque de rendement a été mis en lumière en 2002, pendant ce qu’on a appelé la « crise » dans le sud de l’Afrique. L’ONU ayant annoncé que des millions de personnes étaient en danger à cause de la sécheresse qui sévissait dans la région, les équipes de tournage se sont lancées à la recherche de nourrissons faméliques et en ont déniché quelques-uns. Et ainsi, la caravane des secours s’est mise en route.

Mais la Zambie, qui craignait que le maïs américain ne soit génétiquement modifié a refusé toute aide alimentaire, permettant ainsi, involontairement, une expérimentation intéressante.

Les donateurs humanitaires étaient atterrés. C’est alors que quelque chose d’étrange s’est produit : il ne s’est rien passé du tout.
« Le fait de refuser les dons de nourriture n’a eu aucune incidence » explique Guy Scott, l’ancien ministre de l’Agriculture de la Zambie.

Il n’y a pas eu de famine. Seulement, dans certains endroits, une pénurie alimentaire que la Zambie a pu régler elle-même.

« Les ONGs se plaisent à penser qu’elles sauvent des vies », dit Scott, qui estime qu’il est présomptueux de la part des pays occidentaux de penser que sans les Blancs, sans les stars du show business, tous les Africains seraient morts.
Les pays occidentaux sont enclins non seulement à surévaluer l’efficacité de l’aide humanitaire mais également à sous-estimer ses effets pervers. L’afflux de moyens financiers détruit souvent la volonté d’autonomie. Il va de soi que si on inonde le marché de produits alimentaires, on fait baisser les prix des producteurs locaux » explique M. Easterly.

James Shikwati, qui dirige le Réseau économique Inter-Régional, une ONG kenyane, dit que les aides apportées à son pays touché par la sécheresse dans les années 90 ont tué la production locale dans de nombreuses régions et ont accru l’assistanat.

Les aides peuvent également inciter à une perversion du système. M. S dit que ce fut le cas en Ethiopie où les agriculteurs n’ont pas le droit de posséder des terres agricoles. Au lieu d’entreprendre un train de réformes, fait-il remarquer, le gouvernement fait appel à l’aide internationale. Quand les aides sont accordées, explique M. Shikwati : « elles subventionnent une politique gouvernementale qui empêche la population d’être productive ». De même, on peut dire que l’aide envoyée au Niger a contribué à occulter le rôle qu’ont joué les pays limitrophes dans cette épreuve.

Le Nigeria et d’autres pays, en violation avec les traités locaux, ont interdit l’envoi de céréales au Niger, ce qui en temps normal aurait suffi pour atténuer la pénurie.

Qu faut-il faire ? M. E et les autres ne prétendent pas que la solution pour empêcher les effets pervers serait de refuser l’aide d’urgence.

Ils assurent qu’on pourrait rendre cette aide plus efficace de diverses façons, comme, par exemple, permettre de dédommager les producteurs locaux, et cesser de donner des subventions dès que la situation s’améliore.

Distribuer de l’argent plutôt que de la nourriture

Mais les mesures les plus efficaces seraient de se préoccuper moins de ce qui est urgent et plus de ce qui perdure. M. Easterly dit qu’au Sahel, cela pourrait se régler à moindres frais.

Faciliter l’accès aux points d’eau potable et distribuer des sels de réhydratation, par exemple, contribueraient à éliminer les cas de diarrhée aiguë qui, entraînant la perte d’éléments nutritifs vitaux, est particulièrement dangereuse chez les enfants.

T. Vaux, de son côté, demande aux médias d’offrir une vision objective de la situation sur le terrain. Mais il se fait peu d’illusions. « Quand j’ai débuté chez Oxfam en 1972, il y avait la famine au Sahel. Exactement comme aujourd’hui » dit-il.

« Trente ans plus tard et après les innombrables appels à l’aide internationale, ce sont encore les mêmes problèmes qui surgissent» se désole–t-il.


Texte original (27/08/05):
"Can aid do more harm than good?"
http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/4...

''ONG: "Je prends plaisir à te donner ce que j'ai décidé de t'offrir. Pour ton bien"?