L’aide humanitaire peut-elle faire plus de mal que de bien?
Par emcee le lundi 23 janvier 2006, 10:15 - Continents à la dérive - Lien permanent
Article paru dans BBC NEWS
Traduit de l'anglais

Sac de riz distribué par le Programme alimentaire mondial de l’ONU, le 3
juin 2004
Quand le président du Niger a accusé les associations humanitaires
d’exagérer dans leur propre intérêt la pénurie de nourriture qui sévissait dans
son pays, les médias occidentaux se sont offusqués.
Comment osait-il mordre la main qui donnait à manger à son peuple, se demandaient les commentateurs. Beaucoup laissèrent entendre que le président cherchait à absoudre les manquements de son propre gouvernement.
Mais d’après certains éminents spécialistes de l’aide humanitaire, Mamadou
Tandja n’avait pas complètement tort.
Même si, certes, ces déclarations, servaient les intérêts du président,
elles soulevaient des questions fondamentales sur la façon dont est organisée
l’aide d’urgence.
«Je pense que les ONG et les médias occidentaux ont tout intérêt à brosser
un tableau simpliste et pessimiste de la situation, comme cela a été le cas
pour la crise alimentaire au Niger» a déclaré sur le site de la BBC le
Professeur W Easterly de l’Université de NY.
Il y a bien eu des cas de pénurie alimentaire dans certains endroits cette
année mais ils n’étaient pas si importants que cela et ils sont près d’être
résolus actuellement. Ce dont souffre aujourd’hui le Niger, où les moyens de
subsistance de la population sont tributaires des variations des prix des
produits alimentaires, ce n’est pas d’une crise alimentaire aiguë mais de
malnutrition chronique.
Parler abusivement de famine en montrant des photos d’enfants malnutris sert
peut-être à collecter des fonds pour l’aide humanitaire mais ne sert pas à
traiter les questions de fond », explique M. Easterly.
Tony Vaux, ancien responsable à Oxfam, est d’accord avec cela. Dès que
survient une urgence, la machine des relations publiques des ONG se met en
route et la tentation est forte de partir en quête des cas extrêmes».
Le problème, c’est que soit on gagne le gros lot soit on n’a rien du tout.
Il ne semble pas y avoir de juste milieu. » explique M. Vaux, auteur de l’
« Altruiste égoïste ».
Un des problèmes avec ces appels de dons spectaculaires, fait remarquer
Easterly, c’est que les efforts déployés pour apporter de l’aide sont bien mal
récompensés.
« Les résultats ne sont pas à la hauteur de l’attente », dit-il. Mettre
sur pied des opérations de secours, cela prend du temps et quand l’aide
alimentaire arrive, il est souvent trop tard - ou bien alors la crise s’est
réglée tout seule, comme ce qui s’est apparemment passé au Niger.
L’aide d’urgence est peut-être utile mais, avec les mêmes moyens, on
sauverait beaucoup plus de vies si on n’attendait pas de pouvoir exhiber devant
les caméras des enfants touchés par la famine.
Ce manque de rendement a été mis en lumière en 2002, pendant ce qu’on a
appelé la « crise » dans le sud de l’Afrique. L’ONU ayant annoncé que
des millions de personnes étaient en danger à cause de la sécheresse qui
sévissait dans la région, les équipes de tournage se sont lancées à la
recherche de nourrissons faméliques et en ont déniché quelques-uns. Et ainsi,
la caravane des secours s’est mise en route.
Mais la Zambie, qui craignait que le maïs américain ne soit génétiquement
modifié a refusé toute aide alimentaire, permettant ainsi, involontairement,
une expérimentation intéressante.
Les donateurs humanitaires étaient atterrés. C’est alors que quelque chose
d’étrange s’est produit : il ne s’est rien passé du tout.
« Le fait de refuser les dons de nourriture n’a eu aucune incidence »
explique Guy Scott, l’ancien ministre de l’Agriculture de la Zambie.
Il n’y a pas eu de famine. Seulement, dans certains endroits, une pénurie
alimentaire que la Zambie a pu régler elle-même.
« Les ONGs se plaisent à penser qu’elles sauvent des vies », dit Scott,
qui estime qu’il est présomptueux de la part des pays occidentaux de penser que
sans les Blancs, sans les stars du show business, tous les Africains seraient
morts.
Les pays occidentaux sont enclins non seulement à surévaluer l’efficacité de
l’aide humanitaire mais également à sous-estimer ses effets pervers. L’afflux
de moyens financiers détruit souvent la volonté d’autonomie. Il va de soi que
si on inonde le marché de produits alimentaires, on fait baisser les prix des
producteurs locaux » explique M. Easterly.
James Shikwati, qui dirige le Réseau économique Inter-Régional, une ONG
kenyane, dit que les aides apportées à son pays touché par la sécheresse dans
les années 90 ont tué la production locale dans de nombreuses régions et ont
accru l’assistanat.
Les aides peuvent également inciter à une perversion du système. M. S dit
que ce fut le cas en Ethiopie où les agriculteurs n’ont pas le droit de
posséder des terres agricoles. Au lieu d’entreprendre un train de réformes,
fait-il remarquer, le gouvernement fait appel à l’aide internationale. Quand
les aides sont accordées, explique M. Shikwati : « elles
subventionnent une politique gouvernementale qui empêche la population d’être
productive ». De même, on peut dire que l’aide envoyée au Niger a contribué à
occulter le rôle qu’ont joué les pays limitrophes dans cette épreuve.
Le Nigeria et d’autres pays, en violation avec les traités locaux, ont
interdit l’envoi de céréales au Niger, ce qui en temps normal aurait suffi pour
atténuer la pénurie.
Qu faut-il faire ? M. E et les autres ne prétendent pas que la solution
pour empêcher les effets pervers serait de refuser l’aide d’urgence.
Ils assurent qu’on pourrait rendre cette aide plus efficace de diverses
façons, comme, par exemple, permettre de dédommager les producteurs locaux, et
cesser de donner des subventions dès que la situation s’améliore.
Distribuer de l’argent plutôt que de la nourriture
Mais les mesures les plus efficaces seraient de se préoccuper moins de ce
qui est urgent et plus de ce qui perdure. M. Easterly dit qu’au Sahel, cela
pourrait se régler à moindres frais.
Faciliter l’accès aux points d’eau potable et distribuer des sels de
réhydratation, par exemple, contribueraient à éliminer les cas de diarrhée
aiguë qui, entraînant la perte d’éléments nutritifs vitaux, est
particulièrement dangereuse chez les enfants.
T. Vaux, de son côté, demande aux médias d’offrir une vision objective de la
situation sur le terrain. Mais il se fait peu d’illusions. « Quand j’ai
débuté chez Oxfam en 1972, il y avait la famine au Sahel. Exactement comme
aujourd’hui » dit-il.
« Trente ans plus tard et après les innombrables appels à l’aide
internationale, ce sont encore les mêmes problèmes qui surgissent» se
désole–t-il.
Texte original (27/08/05):
"Can aid do more harm than good?"
http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/4...
''ONG: "Je prends plaisir à te donner ce que j'ai décidé de t'offrir. Pour ton bien"?
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