tsunami-before-and-after.TN__.jpg
Avant et après le tsunami

Un an après, les ONG occidentales sont contraintes de tirer les leçons des opérations de secours aux victimes rescapées du tsunami dans l’Océan Indien.

Déclenché par un séisme, le tsunami qui a violemment frappé les rivages de l’Océan Indien le 26 décembre 2004, où au moins 250 000 personnes ont été tuées et 188 000 autres blessées, a plongé les associations humanitaires dans une crise.

Dans le monde entier, les populations ont pu voir, diffusées en boucle sur les écrans de télévision, les images atroces de ces vagues gigantesques. L’étendue apocalyptique de la mort et de la destruction a, semble-t-il, touché leur cœur et réveillé en eux la terreur ancestrale de périr noyé. Les téléspectateurs ont alors réagi avec une compassion et une générosité exceptionnelles. Le séisme s’est produit à 00h59 (GMT), le lendemain de Noël (aux Etats-Unis, c’était encore la nuit de Noël) et les vagues, de la hauteur d’un immeuble de 3 étages, s’abattaient sur les côtes aussitôt après.

Au Premier de l’An, les ONG croulaient sous les dons. Qui ne cessaient d’affluer encore. L’association MSF, submergée, créait une polémique en annonçant qu’elle cessait d’enregistrer les rentrées supplémentaires pour le compte de l’aide aux victimes du tsunami pour reverser cet argent au profit d’autres catastrophes moins médiatisées qui autrement, craignait-elle, en seraient privées.

Un an plus tard , après des promesses de dons destinés aux secours d’urgence et à la reconstruction s’élevant à quelque 12 milliards de dollars de la part de gouvernements étrangers et de particuliers de 90 pays différents, 80% des 1,8 millions de personnes qui se sont retrouvées sans abri s’entassent encore sous des tentes ou dans des abris provisoires à des kilomètres de leur ancien village qui a été soit rasé, soit englouti par les flots. Les eaux des égouts, non traitées, se déversent souvent directement dans l’océan. Les souffrances physiques et morales perdurent et la lenteur de la reconstruction décourage tous ceux qui sont concernés. Des champs, naguère fertiles, ont été brûlés par l’eau de mer et mettent du temps à reprendre. Des programmes spécifiques conçus pour les populations les plus vulnérables (les veuves, les orphelins et les personnes âgées) commencent à peine à se mettre en œuvre.

“Partout dans le monde les gens ont été formidables pour le tsunami » a déclaré le 17 décembre dans une conférence de presse télévisée Jan Egelend, responsable à l’ONU des affaires humanitaires et de l’aide aux catastrophes. « Tout le monde a bien réagi. Les gouvernements, le secteur privé et les particuliers du monde entier ont ouvert leur cœur et leur portefeuille. Les dons privés pour le tsunami ont atteint des sommes inégalées jusqu’à présent ».

Cependant, en privé, plus de 500 organisations humanitaires de toutes sortes qui rivalisaient entre elles sur le terrain et s’efforçaient de coordonner les secours d’urgence avec les équipes militaires de 36 pays différents se sont livrées à une analyse institutionnelle sur les causes de leurs échecs alors qu’il y avait autant d’argent à disposition.

“Il y a eu des réactions sans précédent à l’issue de la catastrophe. Celle-ci s’est avérée être à la fois une bénédiction et une malédiction » explique Earl Kessler responsable à Bangkok du très respecté Centre de Prévention des Catastrophes en Asie. « Pour que les fonds, les marchandises et les services soient mieux distribués, il faut une bonne coordination des opérations de secours », ajoute-t-il. « Plus jamais on ne doit laisser distribuer des vêtements d’hiver usagés, des médicaments périmés, des jouets cassés et d’autres horreurs envoyés par les pays étrangers et remis aux familles dans la douleur avec l’impression d’avoir ‘fait du bon travail’ ».

Et comme d’habitude, l’Afrique a été oubliée dans cette catastrophe, perçue en général comme une tragédie entièrement asiatique, si on excepte les quelques milliers d’infortunés touristes occidentaux venus passer des vacances de Noël exotiques et qui ont été emportés par la vague. Quatre heures après avoir touché les côtes du Sri Lanka, les vagues géantes déferlaient sur la Corne de l’Afrique. En Somalie, pays dévasté par près de 15 ans de guerres claniques, il n’existe pas de système fiable permettant de recenser le nombre exact de victimes mais le Haut Commissariat des Réfugiés de l’ONU estime qu’il y a eu là-bas plus de 200 qui sont mortes et environ 4500 autres personnes qui ont été touchées par la catastrophe d’une façon ou d’une autre.

Des containers en béton renfermant des déchets nucléaires ou hospitaliers en provenance d’Italie avaient été déposés au fond de la mer près des côtes de Somalie par des compagnies de traitement de déchets peu scrupuleuses en échange d’une somme d’argent dérisoire. Quand ils ont été soulevés par les immenses vagues, les conteneurs se sont ouverts et des semaines plus tard, on a relevé dans la population en Somalie des problèmes de santé dus à l’exposition aux radiations ainsi que des affections virulentes.

Les contradictions de l’aide humanitaire

Aujourd’hui, les ONG se reprochent amèrement ne n’avoir pas tenu compte des besoins locaux spécifiques et d’avoir imposé depuis l’extérieur des conditions absurdes dans le but de mettre en avant le programme de prédilection élaboré par leurs propres agences censé permettre de « mieux reconstruire » après le nettoyage phénoménal de l’après-tsunami. D’après Oxfam, décaler simplement les terrains le long du littoral dévasté d’une des régions les plus peuplées du monde, c’est comme si on devait reconstruire entièrement les villes de Glasgow et de Birmingham.

De nombreuses organisations humanitaires reconnaissent maintenant que c’était stupide de ne pas avoir consulté les populations locales (provoquant ainsi involontairement des tensions entre les différentes castes, comme en Inde par exemple) mais la plupart des ONG refusaient même de se consulter entre elles. A Bandah Aceh, au large de Sumatra, la ville la plus proche de l’épicentre du séisme d’une magnitude de 9,3 sur l’échelle de Richter, les efforts de reconstruction ont été ralentis par l’écroulement de routes et de ponts. Et pourtant, 13 ONG étrangères ont exigé qu’on n’utilise pour les reconstruire que du bois dûment estampillé et non pas celui provenant de forêts en voie de disparition. Comme il n’y en avait pas d’autre dans toute la province, cela a entraîné des frais supplémentaires et il a fallu attendre la livraison de bois du Kalimantan, pour un coût supplémentaire de 4 millions de dollars.

Les atermoiements et les frictions ont encore accru la détresse des rescapés de presque tous les endroits touchés par le tsunami, depuis les côtes de Somalie jusqu’au Tamil Nadu (Inde). La reconstruction a été maintes fois retardée à cause de litiges sur les droits de propriété, de l’absence d’actes notariés ou de papiers d’identité, d’une mauvaise coordination et de stratégies confuses. Beaucoup de promesses non tenues faisaient plonger à nouveau les sinistrés, déçus, dans un sentiment d’impuissance. Certains de ces problèmes, les ONG expérimentées auraient dû tout de même les prévoir. Les ONG qui ont pignon sur rue n’ont pas voulu perdre de temps avec les tracasseries administratives onusiennes, et cela a entraîné des conséquences fâcheuses. Dans cette compétition pétrie de bons sentiments où on cherche à dispenser le bien et à gagner la reconnaissance, les comptes-rendus étaient bâclés, voire pas rédigés du tout.

Personne n’avait envie de voir se propager une épidémie de choléra ou de dysenterie et donc, certains enfants couraient le risque d’être vaccinés deux ou trois fois de suite par les équipes médicales bénévoles.

Les programmes « de l’argent en échange d’une participation à la reconstruction », présidés par des étrangers, ont été incriminés car ils empêchaient toute volonté d’autonomie et tout esprit d’initiative dans de nombreux villages sinistrés.

“En donnant de l’argent sur une trop longue période de temps, on crée de l’assistanat. Les ONG doivent trouver le juste équilibre entre le moment où il faut donner un coup de pouce salutaire et celui où on risque de briser toute envie d’autonomie et tout ressort parmi les populations sinistrées », souligne Kessler.

Il y a eu de nombreux cas où certaines familles ont profité de la situation pour stocker des réserves de marchandises similaires, après avoir fait jouer les ONG les unes contre les autres.

Parallèlement, des familles en deuil ou tout simplement analphabètes devaient renoncer à recevoir des aides parce qu’elles n’étaient pas assez rapides. En Thaïlande, beaucoup de travailleurs sans papiers originaires de Birmanie dont beaucoup étaient employés dans l’hôtellerie ou sur les chantiers n’osaient pas se manifester de peur d’être expulsés.

Au moins 300 enfants du Nord de la Thaïlande ont eu le malheur de perdre leurs parents dans la catastrophe qui a frappé six provinces du Sud. Leurs parents travaillaient dans les stations touristiques de Phuket et beaucoup d’enfants ont été déclarés officiellement orphelins de parents disparus dans le tsunami. Peu de ceux qui avaient les enfants en charge avaient les moyens de se rendre dans le sud pour reconnaître les corps et remplir les formulaires officiels permettant de toucher une indemnité. Les aides gouvernementales prévues pour ce genre de démarche étaient insuffisantes.

L’ONU s’inquiète actuellement de la pêche intensive dans l’Océan indien, en particulier à Aceh et au Sri Lanka. En effet, ceux qui s’occupent de répartir les dons ont offert beaucoup plus de bateaux qu’il n’en existait à l’origine. Certains constructeurs traditionnels de bateaux à coques de bois ont été perdants car les organisations humanitaires ont privilégié les coques en fibre de verre. Les pêcheurs, qui vivaient du produit de leur pêche, maintenant équipés de chalutiers et de filets performants, sont incités à l’industrialisation, ce qui aura obligatoirement des conséquences graves pour l’environnement. La pêche à une telle échelle ne pourra pas durer bien longtemps et les ressources naturelles disparaîtront fatalement. En Thaïlande, où le secteur touristique a subi de lourdes pertes le recensement des victimes a coûté des millions de dollars supplémentaires. Encore actuellement, il y a plus d’un millier de personnes dont les corps sont conservés dans la glace qui attendent d’être identifiés pour être rapatriés. Dans d’autres pays touchés par le tsunami, les corps ont été enterrés à la hâte, parfois même dans des fosses communes, mais en Thaïlande, on effectue systématiquement des tests ADN performants car le gouvernement craint de froisser les touristes étrangers, même dans l’au-delà. Toutefois, les touristes en provenance d’autres pays asiatiques ont évité de se rendre aux îles Phi Phi ou dans certaines parties de Phuket de peur de croiser les « fantômes errant à la recherche de nourriture ». Les cérémonies destinées à « purger » et à exorciser certains lieux ont fait perdre beaucoup de temps et d’argent.

Les aides et le plaisir de se faire plaisir

Malheureusement, ceux qui distribuaient les aides en se congratulant et les militaires devenus secouristes pour la circonstance n’ont pas pu s’empêcher de se laisser envahir par ce sentiment d’euphorie générale que procuraient les opérations de secours après la catastrophe en Asie. Et cela a eu des effets très négatifs sur les collectes de dons destinés aux catastrophes ultérieures, comme les coulées de boue et les inondations dans les régions montagneuses du Guatemala ou le séisme au Cachemire en octobre dernier.

Le tsunami est devenu l’événement historique sur lequel se sont concentrés tous les débordements d’émotion et les manifestations mystiques. Il fallait bien une catastrophe hors du commun pour faire déplacer des représentants américains prestigieux : les anciens présidents Bush senior et Clinton, ainsi que des célébrités diverses et variées comme Halle Berry, Ricky Martin ou Uma Thurman, tous se sont déplacés pour jouer les rabatteurs afin d’inciter les gens à envoyer des dons.

Avant que ne retombe la ferveur des donateurs, le comité qui s’était créé pour la circonstance dans un certain lycée huppé du comté d’Orange dans le sud de la Californie, s’est lancé dans la collecte de fonds avec l’enthousiasme de la jeunesse. Il a fallu deux mois pour mettre la touche finale aux bracelets en néoprène noir mat (comme les combinaisons de plongée) destinés aux donateurs. Ces bracelets sont ensuite devenus des objets-cultes qui ont même été vendus aux enchères sur e-Bay. Sur le devant des T-shirts branchés qu’ils vendaient était dessiné un globe terrestre stylisé sur lequel ne figuraient ni la Thaïlande, ni Aceh, ni le Sri Lanka. Mais on pouvait y lire, sans ironie aucune, le slogan : « Soyez bien pour faire le bien ».

A côté de cela, la prévention des catastrophes naturelles est un domaine en pleine expansion et les systèmes d’alerte aux tsunamis se sont multipliés, essentiellement dans le but d’apaiser les craintes de touristes potentiels. Un comité de gouvernements des pays de l’Océan Indien n’a pas réussi à s’entendre sur l’emplacement du siège mais le travail a avancé à grands pas. Des tours de contrôle hideuses s’élèvent maintenant sur les côtes de nombreux sites touristiques et il y a même un service de messagerie lancée depuis divers centres d’alerte qui prévient immédiatement les baigneurs de tout mouvement sismique. Mais après avoir vu la mer se transformer en un colossal mur d’eau qui a mis en pièces les infrastructures artificielles, les baigneurs ont mis du temps à retourner dans l’eau.

La “géomythologie” s’est avérée être un domaine de recherche intéressant pour les scientifiques et pour les professionnels chargés d’atténuer les effets des catastrophes naturelles. Les chercheurs tentent d’évaluer la fréquence des cataclysmes naturels en prenant en compte des légendes anciennes, puis en procédant à la « lecture des roches » pour y trouver des indices qui permettront de tirer des conclusions. Par exemple, ils s’intéressent aux traces de limon inhabituelles qui pourraient indiquer des séismes anciens ou recherchent des signes de perturbations tectoniques le long des lignes de faille connues et établissent un parallèle avec les légendes locales. En fin de compte, les scientifiques pourraient bien être capables de prévoir une nouvelle catastrophe et d’éviter ainsi des pertes humaines importantes. La tradition orale des Moken, peuple nomade des mers sur les îles au large de la Thaïlande, et des tribus Jarawa des îles Andaman leur enseignait de se précipiter sur les hauteurs si jamais ils constataient que la mer se retirait car cela indiquait l’arrivée de vagues d’une hauteur exceptionnelle.
Ils ne s’attardaient pas à récupérer le poisson laissé sur le sable par le reflux mais ils s’enfuyaient à toutes jambes pour se mettre à l’abri.

Les “géomythologues” qui ont effectué des recherches sur une légende qui raconte que la montagne s’est soulevée de terre du jour au lendemain en ont ainsi conclu qu’un volcan des îles Fidji qu’on croyait éteint est en fait toujours actif. Les légendes futures relatives au tsunami de décembre 2004 dans l’Océan Indien sont encore en gestation (l’Indonésienne enceinte qui a survécu en mer grâce à des noix de coco flottantes sera peut-être un jour élevée au rang d’icône de la fertilité du tsunami) mais tous les signes géophysiques, eux, sont déjà gravés dans la pierre et sur le fond des mers.

Selon un scientifique américain, la violence du séisme à Sumatra a été telle que la Terre aurait oscillé sur son axe et déplacé des îlots d’une vingtaine de mètres. Le tsunami fera encore des vagues, des décennies plus tard, dans la vie des rescapés et celle des ONG bien dotées qui les aident à se rétablir.


Texte traduit de l'anglais par moi-même

Article original écrit par Jan McGirk:

Western NGOs and the tsunami test

http://www.opendemocracy.net/global...

AUTRES LIENS:

Une partie des médicaments envoyés à Aceh après le tsunami devra être détruite :

http://www.lemonde.fr/web/article/0...

Six mois après, le tsunami omniprésent :

http://www.liberation.fr/page.php?A...

Le grand bazar de la reconstruction

http://www.liberation.fr/page.php?A...

Les ONG françaises submergées par l'argent du tsunami :

http://www.liberation.fr/page.php?A...

Tsunami : explications scientifiques

Tsunami-carte.TN__.jpg

http://www.cite-sciences.fr/francai...

Et un lien sur des images du tsunami:

http://tsunami.orst.edu/Dec2004/ima...

EMISSION ARRET SUR IMAGES 8 JANVIER 2006

http://www.france5.fr/asi/007548/17...